Michel BUTOR ou le génie du lieu

 

Photo Ch. Cottet-Emard pour Orage-lagune-Express

 

Entretien avec l'auteur

de "Transit A - Transit B" (éditions Gallimard)

 

recueilli par Christian Cottet-Emard

à Oyonnax le 19 mars 1993

au centre culturel Louis Aragon.

 

Publié dans la revue Le Croquant n°15 (printemps-été 1994).

 

 

Michel Butor :

"Transit A - Transit B" est fondamentalement un livre de voyages. Je me promène dans le monde et j'essaie de faire quelque chose avec ces voyages, avant tout de confronter mes expériences des différentes régions où je suis allé. Il s'inscrit dans toute une série qui s'appelle Le Génie du lieu. Il s'agit là du quatrième volume. C'est un livre dans lequel on se promène. Il y a en fait deux livres en un, disposés tête-bêche. Chaque couverture constitue le début d'un livre et les livres se rejoignent au milieu par les tables des matières, ce qui les rend complètement symétriques, pour être, en quelque sorte, une image de la terre. Pour lire cet ouvrage, on est obligé de tourner autour et de le faire tourner. Quand on se promène à l'intérieur, on parcourt un certain nombre de régions différentes traitées de façons différentes. Il y a, peut-on dire, trois régions principales, le Mexique, le Japon et l'Égypte, trois "exotismes" différents vus depuis mes lieux de séjour, deux de mes points de vue, Paris et Genève. À partir de ces deux villes, je vais me promener au Japon, en Égypte, au Mexique et sur la côte Ouest du Canada. J'essaie alors de trouver des moyens pour parler de chacune de ces régions, pour les confronter et pour les faire parler les unes des autres. Évidemment, c'est toute une aventure.

 

Christian Cottet-Emard :

Vous êtes parti d'angles très variés...

 

M. B

Il y a toutes sortes d'éléments qui interviennent là-dedans, des citations, des traductions, des adaptations, des souvenirs de voyages, toutes sortes de choses qui composent ainsi des blasons des différents lieux, des espèces de représentations symboliques de ces lieux qui sont confrontées les unes avec les autres. C'est cette confrontation qui constitue pour moi l'essentiel. Ce n'est pas ce que je dis de tel pays, (par exemple ce n'est pas ce que je dis du Japon qui est important) mais c'est le fait que ce que je dis du Japon est dit à côté de quelque chose qui est à propos de l'Égypte, du Mexique, de Genève ou de Paris... C'est de ces confrontations que j'espère faire jaillir une certaine lumière dont nous avons particulièrement besoin puisque nous vivons aujourd'hui dans cette confrontation perpétuelle.

C C.-E :

En sommes-nous vraiment conscients ?

 

M. B :

Cette confrontation, nous la nions perpétuellement. Nous faisons comme si cela n'existait pas. Nous faisons comme si nous ne savions pas que le Japon existe, qu'il est une des surpuissances les plus importantes... J'aurais pu prendre pour exemple de ce que je viens de dire un autre pays que le Japon. Il se trouve que je suis allé plusieurs fois au Japon et que je n'étais jamais allé en Chine à cette époque-là. En plus, le Japon est un pays qui est particulièrement intéressant puisque c'est le seul pays extra-européen en dehors de la civilisation occidentale et de ses colonies, donc le seul qui ait réussi à absorber notre civilisation et à rivaliser admirablement avec elle sur son propre terrain. La Chine, cela va venir, bien sûr. Pour l'instant, le Japon est le modèle de cela. C'est donc un pays passionnant, particulièrement inconnu.

 

C.C.-E :

Avec lequel nous avons quelques malentendus...

 

M.B

Bien évidemment ! Nous n'avons pas seulement des malentendus, nous n'y comprenons rien... Alors, j'essaie, à travers l'examen d'un certain nombre d'œuvres anciennes de l'art japonais (j'ai pris ce parti) d'étudier des images dans lesquelles les Japonais se reconnaissent eux-mêmes, qu'ils considèrent eux-mêmes comme très importantes. C'est quelque chose qui est essentiel pour moi. J'ai toujours peur que les gens de qui je parle disent : "Ce type veut nous donner des leçons ...". Je m'efforce toujours de choisir des objets dans lesquels les gens se reconnaissent. Cela concerne la partie japonaise de ce livre. Pour les autres régions, c'est tout différent.

 

C.C.-E

Pour le Mexique ?

 

M.B

Le Mexique est vu à travers une espèce de tentative de roman qui échoue nécessairement, qui échoue justement parce qu'elle est engloutie par la documentation nécessaire pour prétendre à écrire quelque roman que ce soit se passant dans un pays comme celui-ci. Cette documentation apparaît presque uniquement sur la ville de Mexico. S'y trouvent des textes sur le Mexique précolombien, les cérémonies des Aztèques au moment de la conquête. J'utilise aussi le métro, les noms des stations de métro de la ville de Mexico. Je n'ai pas pu prendre toutes les stations, cela aurait été beaucoup trop vaste. Le métro de Mexico est particulièrement intéressant parce que, justement du point de vue de l'écriture, une grande partie de la population de Mexico étant illettrée, ils ont voulu trouver un moyen de faire reconnaître les stations par des gens qui ne savaient pas lire. Ils sont donc arrivés à la solution de pictogrammes. Chaque nom de station est lié à un pictogramme immédiatement compréhensible lorsqu'on sait un certain nombre de choses sur la civilisation mexicaine, sur la vie quotidienne mexicaine, sur la vie d'un quartier, etc. Là aussi, j'ai essayé, en traduisant des guides et d'autres documents, de faire parler ces idéogrammes du métro mexicain. Je ne peux pas entrer dans plus de détails, mais vous voyez ici comment deux régions comme le Japon et le Mexique sont abordées d'une façon complètement différente, avec des techniques de récit et de description complètement différentes. Évidemment, cela demande une certaine adaptation. Il faut chercher son chemin à l'intérieur de ce livre qui est un peu comme un horaire d'avion ; il utilise un peu le modèle des guides d'agences touristiques dans lesquels on a des horaires, des indications avec des photos...

 

C. C.-E

On retrouve ce type d'approches dans toute votre œuvre, y compris, bien sûr, dans La Modification...

 

M. B

Oui. Le tourisme est un thème absolument fondamental pour moi, une des données essentielles de notre société aujourd'hui. Le tourisme est là, pourquoi ? Qu'est-ce qui fait que c'est tellement indispensable, qu'est-ce qui fait que c'est tellement insuffisant ? Il faut aller plus loin que cela.

 

C. C. -E

D'habitude, les écrivains mettent un point d'honneur à se démarquer ostensiblement et souvent sans raison du "troupeau des touristes" en relatant leurs voyages...

 

M. B

Nous faisons du tourisme aussi, mais alors, il faut aller plus loin. C'est un peu comme les écrivains qui sont contre la télévision, ce qui ne les empêche pas d'y accourir dès qu'on les appelle ! C'est que ce n'est pas si mal que cela... Cependant, il y aurait tout autre chose à faire avec la télévision que ce qu'on en fait maintenant.

 

C.C.-E

À vous entendre, on pense immédiatement à l'idéal de «l'honnête homme» de la culture classique qui resurgirait en cette fin de vingtième siècle, avec, par exemple, la réconciliation de la science avec l'art, la littérature...

 

M. B

Je crois que ceci est absolument indispensable, seulement c'est beaucoup plus difficile qu'au dix-huitième siècle. Il faut donc inventer quelque chose de tout à fait nouveau. Pour cela, toutes les machines sont utiles, pourvu qu'on réussisse à les apprivoiser !

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