CHRONIQUES

 

Bernard Dumortier

Jours tranquilles à Cnossos

 

2000, 140 p, 85 F

Éditions Isoète / Rivages d'Encre

Voici un livre dont on nous donne le mode d'emploi en quatrième de couverture, ce qui est à la fois utile et décourageant et qui, en tous cas, augure mal de la suite.

Utile, car sans cette notice, l'on se demanderait ce qui a suscité la publication de ce recueil de textes parus dans différentes revues. Décourageant, car cette poésie dont on nous annonce l'effleurement est en réalité absente de cette compilation.

La seule véritable unité de cet ouvrage s'inscrit dans le style de Bernard Dumortier qu'on dirait essentiellement tourné vers un seul objectif : démontrer que l'auteur sait écrire et qu'il sait à cette fin s'appliquer. Vocabulaire recherché, phrases aux périodes harmonieuses, économie d'adjectifs, allez, ne lésinons pas, sur ce plan, donnons-lui dix sur dix, d'autant que Bernard Dumortier donne la mesure de son projet littéraire en se plaçant à l'ombre du sourcilleux Francis Ponge du Parti pris des choses. Dans ce sillage, le livre connaît au moins une réussite avec un texte sur le thème de la gare qui semble un étrange et mimétique prolongement dans l'espace et le temps impartis à celle dont Ponge fixait avec autrement de souffle un instantané en 1951. On retrouve d'ailleurs l'influence tout à fait écrasante du Maître dans une série pompeusement intitulée "Nouveaux matériaux pour une histoire raisonnée des insectes". Dumortier prétend-il apporter dans cette veine quelque chose de "nouveau" après Francis Ponge ?

Mais le vrai problème de cet ouvrage, c'est qu'il est à la mode. Et la mode est aujourd'hui à ces livres bien ficelés, correctement écrits, cuirassés d'intelligence et calibrés au bon goût d'une pensée qui s'enchante de son fonctionnement mais qui, disons-le, tourne à vide. L'auteur (qui cite Léon-Paul Fargue) pourrait pourtant tirer des leçons de sa fréquentation littéraire du poète noctambule : "l'intelligence, écrit Fargue, fixe le fait. Puis elle l'abrutit pour le faire entrer dans un système, comme la chinoise abîme ses pieds dans ses brodequins". C'est exactement ce qui se passe à chaque page des trois segments de ce recueil ("Lieux et Utopie", "Bestiaire et Flore" et "La cité idéale"), cette même cité idéale, oeuvre anonyme du XVème siècle qui, reproduisant en illustration de couverture une enfilade glaciale d'architecture déserte, reflète parfaitement le contenu du livre de Bernard Dumortier : la forme sans le fond, le flacon sans l'ivresse, en somme l'écriture sans la littérature.

Ainsi les lieux, les choses et les êtres que Bernard Dumortier semble vouloir nous restituer dans une autre perspective (si j'ai bien compris ?) nous apparaissent-ils dans la vacuité de son bavardage précieux qui confine au délire, un délire construit à l'image de ces palais des glaces sur les fêtes foraines où l'on erre en baillant dans l'attente de la prochaine attraction.

Christian Cottet-Emard
 

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Isabelle Callis-Sabot

Le miracle de Mazières,

 

roman,238 p, 105 F,

Ed Musnier-Gilbert

27 rue des Bons Enfants 01000 Bourg-en-Bresse

Les livres qui ne subissent pas la tyrannie des modes et autres nouveaux conformismes sont trop rares pour ne pas être signalés, même s'ils ne sont pas de la dernière actualité. Ainsi du roman d'Isabelle Callis-Sabot, Le Miracle de Mazières, sorti trop discrètement mais toujours disponible en librairie.

Avec une érudition tout entière au service de la construction de cette fresque d'où renaissent les ombres hiératiques des moines de la communauté de Saint-Sulpice dans le Bugey, Isabelle Callis-Sabot nous entraîne dans une singulière aventure, un véritable voyage en des temps rythmés par deux grandes pulsations, l'une de violence et de terreur, l'autre de recueillement et de lenteur. Dans la première, survit le commun des mortels, l'homme du siècle ballotté dans le chaos. Dans la seconde, vit l'homme de la Règle, celle, exigeante, assoiffée d'harmonie et de cohérence, des cisterciens.

Ajustant le dépouillement de son style à la description de la vie des religieux, Isabelle Callis-Sabot fait le choix de l'austérité, même si elle s'autorise, à la fin de l'ouvrage, un court épisode relatant une apparition miraculeuse dont le "kitch" narratif nuit à la cohérence du récit en introduisant une rupture de ton trop brutale. Le miracle qui donne son titre au livre a lieu, pourquoi donc l'auréoler de petites lumières ? Cette légère maladresse et la répétition à deux ou trois reprises d'un cliché (le "manteau neigeux", le "manteau de gel") ne suffisent heureusement pas à entamer le pouvoir d'évocation du roman et son suspens.

Isabelle Callis-Sabot parvient en effet, avec une science étonnante et un luxe de détails révélateurs de sa maîtrise du sujet, à nous rendre accessibles les subtilités d'une époque révolue. Elle nimbe les scènes d'intérieur de la lueur vacillante de la flamme des bougies, créant ainsi des atmosphères qui évoquent celles du peintre Georges de La Tour.

Les préoccupations des moines, notamment, leurs joies comme leurs tourments, leur perception de l'univers et leur rapport bien sûr complexe à leur propre foi sont cernés avec beaucoup de finesse psychologique. Quant aux évocations de la nature, ces paysages bugistes avec leurs forêts, vallonnements, lacs et prairies, elles constituent autant de tableaux si intimement ressentis par l'auteur qu'ils confèrent un surcroît d'acuité à la profondeur romanesque des personnages.

A bien des égards, Le Miracle de Mazières, avec ses figures bien campées de maître et de novices ou de moines hantés par la peur du Malin - cette peur-même qui les conduit, piège suprême, à lui céder en toute bonne conscience - rappelle Le Nom de la rose d'Umberto Eco.

On devine aussi au fil des pages la fascination que les moines, hommes en lutte contre l'abandon à l'insignifiance, semblent exercer sur l'auteur. Mais ce qu'elle nous livre de sa compréhension de leurs victoires comme de leurs défaites, de leur force comme de leur faiblesse peut nous entraîner à les juger, selon nos convictions, comme des exemples de probité ou de perversité.

Au lecteur de choisir son interprétation nourrie du talent d'une romancière qui nous vient, on le devine à la qualité de l'écriture, de la poésie.

 Christian Cottet-Emard

 

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Emmanuel Hiriart

 

Se vanter

ne serait pas bien,

 poèmes

 

éditions Editinter

BP 15, 91450 Soisy-sur-Seine, 2001, 72 p, 10 euros.

En intitulant son troisième recueil publié chez Editinter d'une phrase d'Henri Michaux, Emmanuel Hiriart place d'emblée ses poèmes dans une perspective d'exploration, de quête, encore accrue par le sous-titre "Bestiaire pour le chemin des étoiles".

Ici, la sobriété de la syntaxe et la densité des images ne semblent plus vouées à conjurer la complexité d'un univers sillonné de présences furtives et énigmatiques, celles de ces bêtes issues comme nous de la poussière d'étoiles et qui cherchent sous leur voûte, en notre monde étrange et familier, un chemin ou un signe, ce qui revient au même.

C'est avec des poètes comme Emmanuel Hiriart que la poésie a des chances de retrouver un public. Non pas qu'il écrive facile mais simplement parce que ses poèmes invitent le plaisir à leur exigence. "Il faut avancer, lit-on en quatrième de couverture du livre, refuser lucidement le nihilisme, ses jeux formels et gratuits, chercher le signe ascendant, au risque d'être trompé par la perspective comme lorsqu'on voit des figures dans les étoiles." Voilà bien une constante qu'on retrouve dans les deux précédents recueils d'Emmanuel Hiriart (La pluie danse sur le toit et Toi qui vient de la mer) dont nous avions salué dans ces pages la parution chez le même éditeur.

Et pour lisible qu'elle soit, au sens le plus noble du terme, la poésie d'Emmanuel Hiriart n'en reste pas moins bruissante du grand mystère, notre élément.

Christian Cottet-Emard

 

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Les Carnets du Dessert de Lune

Jean-Louis Massot

30, rue Longue-Vie - 1050 Bruxelles.

Souvent, lorsque j'ouvre l'un ou l'autre des petits recueils concoctés par Jean-Louis Massot, j'ai l'impression de pénétrer à l'intérieur d'une boîte de jazz dans le sillage immédiat des musiciens et de leurs instruments et de toucher aussitôt à la matière même de la poésie comme on touche à celle de la musique au cours d'un boeuf fraternel. Concret, solide, cet univers du dedans permet en général l'échappée vers les grands espaces mais c'est aussi un lieu de rencontre entre les voyageurs immobiles et ceux qui sont de toutes les aventures. Tous ceux de ma famille ou presque y vont de leur solo, rageur, apaisé, aérien, grave, flûté... IL y a là Bellevaux, Cathalo, Lahu, Bougel (bientôt), Tixier, Phan Kim Dien, Piccamiglio, Dejaeger et le californien Brautigan...Contacts rudes des mains qui vous enserrent les poignets, des yeux qui vous scrutent, raucité des voix, volatilité définitive de ce qui vous a échappé. Dessins dans le bon tempo.Poèsie de nerfs et de chair vive, vivante, vitale.Par ces temps de ramollissement consensuel, j'aime beaucoup être ainsi bousculé, ragaillardi.

Jean-Louis Jacquier-Roux

 

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Les Editions de

"La Mauvaise graine"

18, Route de Genas - 69003 LYON

C'est au "Cadran lunaire", la librairie de Jean-Marc Brunier à Mâcon, que j'ai déniché les bouquins que publie cette excellente maison pour laquelle importent avant tout "les mots en liberté poussant de travers". Tout jardinier de nos modernes pavillons verra dans ce mot d'ordre une grossière provocation et pulvérisera d'une bonne giclée de désherbant cet hôte végétal indésirable sur la plupart des plates-bandes littéraires. Moi, j'en ferai bien mon petit carré d'agrément. D'autant que la pertinence du collectif éditorial promet une sacrée récolte avec des textes, entre autres, de Louise Michel ("Premières et dernières amours"), Antonin Artaud ("Pour en finir avec le jugement de Dieu"), Paco Ignacio Taibo II ("Deux histoires de l'araignée"), Chantal Roux ("La fabrique"). Ce dernier titre cache une nouvelle étonnante qui rappelle que les rouages de l'absurde et les logiques économiques peuvent entraîner vers sa chute ou son salut tout individu rageusement accroché au fil de sa propre vérité. A lire d'urgence pour épuiser en nous l'écho des laudes mondialistes.

Afin d'aider les questions à germer et ralentir le cycle des réponses toutes faites et des certitudes, "La mauvaise graine" s'adresse bientôt aux jeunes lecteurs en leur proposant deux nouvelles collections (album et roman). "Mon Dieu, qu'est ce qu'ils vont bien pouvoir mettre dans la tête de nos bambins!", soupirent déjà les modernes jardiniers susnommés.

Comme un arbre hirsute et magnifique au beau milieu d'une assemblée de nains de plâtre...

 

Jean-Louis Jacquier-Roux

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Pré#Carré,

Hervé Bougel, éditeur

135, cours Berriat 38000 Grenoble

 

Pré#Carré, micro-éditeur à Grenoble

 

Il en va de la poésie de proximité comme du petit commerce : l'un et l'autre sont menacés de disparition pour de biscornues et pragmatiques raisons. Le Pré#Carré, c'est un peu l'Arabe du coin : toujours ouvert, marchandise de première fraîcheur et sourire du patron en prime. Et pourtant ! Les fins de mois sont difficiles, les arrivages dépendent de la saison, les stocks sont limités et les clients tatillons.

Reprenant hardiment le flambeau de la maison-mère tixiérienne, le père Bougel concocte dans sa boutique de délicieux confits de poèmes aux ingrédients savamment choisis : une pincée de Beaude, un brin de Présumey, deux gouttes de Moët et Chambon, une lichette de Daronnat, un zest de Fargier-Caruso. On peut même y trouver un nuage de Nuel et un je-ne-sais-quoi du signataire de ces lignes,tous deux employés également par le maître-queue oyonnaxien Cottet-Emard.C'est dire !

Si donc vous souhaitez déguster ces petits plats mis dans des grands, il vous en coûtera 36,60 euros. Pour ce prix vous aurez douze menus pâtés poétiques, six carrés#frais de même saveur et autant de numéros-apéritifs de " A la Machine ". La carte, quant à elle, réserve quelques jolies surprises comme ces salmis de SamiZdat en chaud froid et les bouquets de 2/3 quarts sur lie de nouvelles.

 Vous en redemanderez.

 

Jean-Louis Jacquier-Roux

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Hubert Mingarelli

- La Beauté des loutres -

Le Seuil

14 euros
 

Hubert Mingarelli, l'archer de la langue

 

Chez Mingarelli, jamais un mot de trop ni de travers. Trop précieux les mots, trop rares, trop rétifs pour qu'on les gaspille en inutiles bavardages, en boniments à peine capables de chavirer le cœur des gogos lecteurs. Condamnable tentation à laquelle je vais essayer de ne pas succomber dans ces lignes.

C'est donc l'œil sec et à jeun que j'attaquai les premières pages de « La Beauté des loutres », le dernier roman de cet Isérois d'adoption dont la vie culmine à des hauteurs plus raisonnables que celles annoncées sur la quatrième de couverture de l'ouvrage. Je pilotais depuis un bon moment ma vigilante lecture comme Horacio son camion lorsque soudain, au détour d'un virage, j'eus la sensation que ma propre existence venait de déraper, malaisément délestée d'un mystère plus pesant que celui qui encombre les deux personnages du récit et dont je ne saurai rien. A quelle espérance m'accrocher ? Il arrive que certains livres répondent à ce genre de supplique.

Secondé par le jeune Vito qui l'admire, Horacio le chauffeur est chargé de transporter un petit troupeau de moutons jusqu'au domaine éloigné d'un riche éleveur. La route est longue, enneigée, montagneuse. Dans le huis clos de la cabine, -rares et belles sont les échappées vers le dehors- les deux hommes se parlent, apprennent à se connaître, à s'éprouver, à s'aimer sans doute. C'est le quotidien de leur métier, leurs rêves aussi sincères qu'improbables, leurs blessures secrètes qui les relient l'un à l'autre. Tous deux le savent et leur pudeur commande de taire ce plaisant réconfort que chacune de leurs voix nues apporte en offrande. Autour de Vito et d'Horacio, le monde est presque désert, réduit à l'essentielle et terrible blancheur qui est aussi celle de la langue.

Mingarelli écrit juste, droit, avec peu. C'est Stendhal moins les mondanités . Si, si ! Lisez bien : il y a en lui -son style, sa tonalité, la distance farouche- du Lacédémonien sous la morsure du renard et une extraordinaire volonté de résistance comme la corde de l'arc attendant le bras d'Ulysse. Dans les différentes régions où j'ai séjourné, j'ai du voir des loutres sans parvenir à les parer de cette prometteuse beauté dont les adornent Vito et Horacio. Peccato ! Mais quelque chose me dit qu'il n'est pas trop tard et que désormais le mystère est plus léger.

 

Jean-Louis Jacquier-Roux

 

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Jean-Louis Jacquier-Roux

 

Beppe Fenoglio,il selvaggio

essai

 

(incluant une entretien avec Monique Baccelli, traductrice de Fenoglio)

137 p, 2002, 10 euros

éditions La passe du vent

 

 

 

Sous les feux du salon du livre qui éclairaient de manière parfois crue l'actualité de la littérature italienne, le nom d'un écrivain, malgré l'abondance de tous ceux qui furent cités dans la presse à cette occasion, resta absent, celui de Beppe Fenoglio. Pourtant, au moment même où se disait la Grand-Messe parisienne, paraissait l'essai que Jean-Louis Jacquier-Roux consacrait à l'auteur de La Guerre sur les collines.

Collines... Ce mot évoque tout de suite un autre écrivain piémontais, Cesare Pavese, à qui l'on ne peut s'empêcher de penser lorsqu'on approche l'oeuvre de Beppe Fenoglio, même si les deux hommes ont connu des destins différents, encore qu'une vie brève, interrompue par le suicide pour le premier et par la maladie pour le second, constitue l'un des points communs. Et il y en a d'autres, une certaine forme d'enracinement, par exemple, qui, paradoxalement, maintient les deux auteurs à distance des lieux et des êtres dont se nourrissent leurs oeuvres. Pavese et Fenoglio, tous deux arpenteurs de leurs collines qui leur inspirent une forme de rêverie construite sur une fusion inaboutie dans le paysage divergent dans leur "carrière" littéraire, même si ce terme doit être mis entre de solides guillemets.

En effet, peut-on parler de carrière pour Pavese né en 1908 qui met fin à ses jours en 1950 peu de temps après avoir obtenu un prix littéraire prestigieux et pour Fenoglio, né en 1922 qui meurt prématurément en 1963 d'un cancer des poumons sans doute provoqué par son goût immodéré de la cigarette ? Ce métier d'écrivain qui fut pour eux un "métier de vivre", ils l'exercèrent dans des contextes bien différents, l'un relativement mondain pour Pavese qui avait de l'influence et des responsabilités professionnelles dans l'édition, l'autre beaucoup plus à l'écart pour Fenoglio, homme discret que ses activités professionnelles obligées dans une entreprise vinicole tinrent éloigné de l'agitation du milieu littéraire citadin.

Dans son essai, Jean-Louis Jacquier-Roux ne s'attarde pas sur la comparaison entre ces deux importantes statures de la littérature italienne. Son but est de nous livrer un portrait de Beppe Fenoglio "en situation", dans son humanité quotidienne et, bien sûr, dans son environnement provincial. Apparaît ainsi par petites touches d'une extrême délicatesse la silhouette de plus en plus précise d'un homme complexe et attachant dont l'oeuvre explore l'espace intérieur ou privé (la famille et ses environs) et la dimension collective (l'expérience de la résistance). Telles sont les deux catégories dans lesquelles Jean-Louis Jacquier-Roux répartit les grands thèmes, dans sa bibliographie détaillée de l'oeuvre de Fenoglio traduite en français.

Beppe Fenoglio, il selvaggio est un livre précieux non seulement pour les lecteurs du piémontais méconnu mais encore pour ceux qui s'apprêtent à le découvrir car, connaisseur chaleureux de la littérature italienne, Jean-Louis Jacquier-Roux a su, en promeneur érudit du paysage fenoglien, nous restituer la dimension d'une grande oeuvre débordant du cadre d'une trop courte vie.

Christian Cottet-Emard

 

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Hervé Bougel

 

Cafés noirs

 

Ed. Jean-Louis Massot

30, rue Longue-Vie - 1050 Bruxelles.

Casse-gueule les cafés pour les poètes ! Un peu comme la Toscane pour les peintres. Le fascinant décor colle bien vite à la plume ou au pinceau et empêtre l'artiste dans l'oeuvre d'épate.

Heureusement, une longue et magistrale pratique du comptoir en zinc et de la pointe Bic confère aux propos "in situ" de Bougel une netteté sans apparat, une précision tout en contrastes, comme sur les photos en noir et blanc où la lumière se joue des jolis pièges que les lieux chargés d' "atmosphère" cherchent à lui tendre. Rien de tel ici. Bougel a simplement donné rendez-vous à des petits morceaux de lui-même. Rencontres, parties d'échecs (le jeu, dans lequel, soit dit en passant il excelle), longues séances d'attente ou d'observation, souvenirs, ponctuent ces moments où la vie afflue, déborde, se divise et rend enfin son "client" au désert. L'avantage incontestable des bistrots sur la plupart des autres lieux publics, c'est qu'ils enferment rarement l'individu entre quatre murs et que le solitaire pur jus y est souvent plus à son affaire que dans sa chambre.

Bougon fraternel, bougrement attentif à autrui, Bougel use d'une encre naturellement sympathique et aussi délicieuse à siroter que le plus serré des espresso.

Jean-Louis Jacquier-Roux.

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Carnets de têtes d'épingles

 

Jean-Claude Martin

 

 Ed. Jean-Louis Massot

30, rue Longue-Vie - 1050 Bruxelles.

 

Conscrit de Martin, j'ai donc atteint l'âge à partir duquel il devient de plus en plus difficile de jurer qu' "on va vers les beaux jours", pour reprendre le titre d'un joli recueil de Roland Tixier. Petit tas de feuilles palpitant au plus léger souffle, ce carnet n'est pas pour autant le refuge des nostalgies ni des souffrances d'un poète malmené par la vie, celle des autres, la sienne dont il assure qu'elles sont faites "de ce qui fut et, bien plus, de ce qui n'a pas été."

Devenu au fil du temps expert dans l'art de " passer à côté", Martin ne renonce pas à un désir de bonheur bricolé d'incertitudes, d'errements et qui envoie circuler comme un air de jouvence triste au travers de ces pages. La lucidité du poète, son naturel inquiet semblent constamment lui lancer cet avertissement salutaire : l'homme est trop petit pour lui-même et c'est là sa chance. Lancinant refrain qui ne quitte pas ma pensée, ma bouche et dont l'écho s'épuise en moi parce que chaque jour est plus bruyant, inutilement.

Pour garder le cap (sinueux) et faire silence, cette cinquantaine de proses, à l'écriture limpide, s'égrène comme un chapelet dont le cordon serait sur le point de rompre. Ce recueil est l'un des plus beaux que j'ai lus ces dernières années et, là où j'en suis de ma propre vie, le plus essentiel pour moi.

Jean-Louis Jacquier-Roux

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Le bonheur m'attend

 

Claude Vercey

 

Ed. Climats

Manque pas d'air le Vercey ! Avec une proclamation de ce calibre, voici de quoi attirer (et piéger) entre les pages de son bouquin les déprimées cohortes du mal de vivre en quête du remède-miracle. Elles en seront pour leurs frais. Car la jubilation verceyenne tient plutôt du poil à gratter et du cataplasme à la moutarde (de Dijon, naturellement). C'est dire si l'art d'être heureux selon Vercey, suppose quelques sacrifices et que tout antidote contre la morosité ne doit être administré qu'à des malades en bonne santé.

Divisé en cent dix courts chapitres (cent dix dits d'amour), le livre court vite. A peine si le lecteur a le temps de prendre ses jambes à son cou et de cueillir à pleines brassées fleurs de calembours, bouquets nonsensiques, pensées d'amour tourbillonnantes et piquants tableautins. A ses basques, et il le sent, une grande vague musicale et poétique le transforme peu à peu en fétu et le jette cul par dessus tête sur un rivage de sables mouvants. S'en remettra-t-il ? Oui, puisqu'il en redemande :

"Vercey des saines écritures, Vercey à la langue bien pendue, Vercey à l'oeil clair, Vercey la malice, Vercey la tendresse, redonne nous, sur la terre plutôt qu'au ciel, un petit taf de ces plaisirs de chaque jour et surtout assure-toi que Saint Glinglin a bien été dispensé du service après-vente! ..."

Jean-Louis Jacquier-Roux

 

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Jérôme Baccelli

 

Dictionnaire de la pensée oblique

 

Cylibris éditions  

Prix version papier : 15 euros / 98,39 FF

Les dicos, c'est bien connu, procurent à qui les achète un bonheur d'usage permanent. Ils profitent à tout un chacun comme autrefois ces paires de pantalons lustrés par une flopée de fessiers fraternels. Très contemporain et high tech (voir la définition du mot, p. 59), l'ouvrage de Jérôme Baccelli -on dira bientôt " le Baccelli "- inaugure une nouvelle ère de la lexicographie dont la plupart de nos modernes mécaniciens du langage redoutent l'avènement. Digne héritier des Queneau, Tardieu, Ponge, notre jeune bricoleur n'hésite pas à tremper sa plume au fond des gouffres pascaliens ou des baignoires qui fuient, ni à titiller de son clavier (d'ordinateur) bien tempéré la quadrature du cercle et l'affre (oui, l'affre, au singulier) insoutenable du poète. 162 vocables passés au peigne fin de la pensée oblique peuplée de vibrions fossiles et de bacilles virgules. C'est dire la gravité du mal et la rigueur scientifique dont souffre et peut s'enorgueillir notre savant-martyr. Le lecteur sort de là tout rafraîchi de métaphysique drolatique et d'embruns océans (ce qui revient au même naturellement).

Quelques exemples qui convaincront les derniers récalcitrants : " Qu'est-ce qu'une équation sinon une réconciliation en mouvement ? " Ou bien encore (mon imprimante en a toujours la gorge serrée) : " Internat : Chaque dimanche on tapera Dans le même ballon de marbre. "

Aucun doute, ce livre a désormais sa place privilégiée sur les étagères d'urgence des bibliothèques familiales.

 

Jean-Louis Jacquier-Roux

 

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Emmanuel Hiriart

 

Un jardin manque au poème

 

Collection Raffia

chez Alain-Lucien Benoit éditeur

912 chemin de bel-air, 30650 Rochefort du Gard

2003, non paginé

Prix : 15 euros

Un petit tour au jardin en ces jours d'automne et le regard se porte sur ce qui persiste encore à fleurir après les assauts des giboulées, de la canicule et des premières gelées. Je veux parler du recueil d'Emmanuel Hiriart, Un jardin manque au poème, 32ème de la collection Raffia chez Alain-Lucien Benoit. Très belle publication que cette édition originale limitée à cent exemplaires tous numérotés et resserrés de deux brins de raphia avec des encres de Lucien Besson. Imprimés sur papier recyclé, les poèmes d'Emmanuel Hiriart sont présentés en deux cahier abrités par une couverture à rabats. Le poète joue ici le jeu de cette collection, des poèmes autour du jardin, thème qu'il décline dans le même style que celui de ses autres recueils. Son écriture conjugue l'élégance, l'humour, l'intimité et la simplicité. Le résultat forme une série de variations sur de sereins émerveillements, exactement ceux que tout heureux possesseur de jardin ou jardinier peut ressentir dans ces îlots de verdure qui nous réconcilient avec le monde mais que seul le poète peut cultiver jusqu'à l'éclosion dans le langage. On voudrait tout citer mais il faut choisir :

 

"Le jardin se rêve forêt

Livré sans pudeur à l'automne.

Le jardin se fait prairie

Il s'éveille au bruit de l'eau

Entre les mains du vent"

 
Christian Cottet-Emard

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Jean-Louis Jacquier-Roux

 

Missiano

 

éditions Les Carnets du Dessert de Lune

30 rue Longue-Vie -B- 1050 Bruxelles

2003, 40 p

Prix : 10 euros

Jean-Louis Jacquier-Roux et l'Italie, c'est une alchimie. Les vacances y prennent la dimension d'un de ces modestes rituels qui font brusquement accéder à l'enchantement, comme l'ombreuse ruelle d'un village peut tout à coup projeter le passant au seuil d'un monde vertigineux. Car cette Italie rurale résiste à la carte postale et à la photo souvenir. On y arrive tôt. On franchit la grille. On pousse le portillon. On touche des pierres. On rôde et on scrute. L'auteur de ces pages prête ses clefs au lecteur. Celui-ci se retrouve au milieu de paysages suggérés par les crayons de Monique Delorme qui, nous dit-on, dessine pour le plaisir, quand elle a le temps et surtout en Ombrie. Le dessin, la peinture, comment ne pas y songer en lisant Jean-Louis Jacquier-Roux, beaucoup plus, d'ailleurs, par le jeu des lignes et des perspectives que par le déploiement d'amples fresques. Certes, la géométrie de l'ombre et de la lumière livrent-elles ici leur ballet comme dans tout paysage mais un ton en dessous, car ces contrées sont propices aux attentifs :

 

"Madone toujours pimpante

montrant du doigt

la route au pèlerin

impatient petite

flamme invisible

du miracle de chaque jour."

(oratoire sur le chemin de Tavernelle)

CCE

 

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