Chroniques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Franck Resplandy

EX CORPORE

roman

Octobre 1999,207 p

 

éditions PETRELLE

24 rue Pétrelle

75009 Paris

Prix : 105 FF,

www.editionspetrelle.fr

Contact de l'auteur
extrait

Est-ce un exercice de style ? Dans l'affirmative, il est réussi. Franck Resplandy est sans conteste un écrivain qui maîtrise la situation. Dans ce roman dense et noir, cette situation se résume à la rencontre tumultueuse entre une infirmière immergée dans la souffrance, celle des autres et la sienne, et un photographe parisien à la sombre séduction. Sous cet angle, on pourrait passer son chemin de crainte de s'empêtrer dans la énième chronique d'une "idylle entre deux êtres que tout sépare". Or, ces deux-là ne sont pas si dissemblables. Elle est fille de mineurs venus de Pologne avant la guerre, il est d'origine juive polonaise et il traque les images des anciennes mines. On comprend mieux, dès lors, ce qui sous-tend leur attirance mutuelle, brutale au début, calamiteuse vers la fin.

Car autant le dire tout de suite, ils ne sont pas là pour rigoler. "Il", "elle", Resplandy ne s'embarrasse pas de mises en scènes laborieuses et de vieilles lunes narratives. Ses personnages n'ont pas de nom, pas même de prénom. Dans leurs existences "minées" de l'intérieur, l'identité serait un luxe auquel ils pourraient prétendre si leurs déterminismes sociaux leur laissait un peu de temps pour s'arracher à l'attraction du gouffre qui s'ouvre sous leurs pieds. Ils le savent mais leur amour, au lieu de tenter de se construire sur une parole libératrice, s'égare dans la frénésie et le vertige d'une vitesse laconique. Question de génération. A défaut d'avancer, il faut foncer. Là, l'auteur a tapé fort : plus de deux-cents pages bien serrées d'un style indirect plus percutant et plus rapide que le dialogue le mieux ficelé. Il fallait oser. C'est la raison pour laquelle je parlais au début d'un exercice de style de haut vol.

De ce fait, Ex corpore n'échappe pas toujours à quelques stéréotypes (l'infirmière qui se confond avec sa fonction, le beau et ténébreux photographe venu de la grande ville qui veut se coltiner à la terreuse réalité, sans oublier l'inévitable référence au thème très en vogue de l'inceste, figure imposée parmi quelques autres chez de nombreux auteurs de cette génération souvent tentés par le magasin des accessoires du nouveau conformisme. Une question se pose alors : la puissance d'un roman serait-elle proportionnelle aux degrés de paroxysmes qu'il peut décrire, que ce soit dans le domaine du sexe, de la violence, de la folie ou de la maladie ?

Ce roman pourrait le laisser croire car la brillante technique de l'auteur emporte l'adhésion même si nous savons pourtant que la réponse à cette question est non. Par la rigueur qu'il sait déjà si bien s'imposer dans Ex corpore, Franck Resplandy dispose des meilleurs atouts pour en convaincre, dans ses prochains livres, des lecteurs qu'on lui souhaite nombreux.

Christian Cottet-Emard

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contact avec l'auteur

EMMANUEL HIRIART

Le pays sous les mots

Poésie

 

éditeur

Nyctalope prod.& Ellébores

collection Dix poèmes

12 p, 1998

Prix : non communiqué

 

poème à lire

Né en 1966, Emmanuel Hiriart a publié quelques poèmes dans les revues Friches, Coup de soleil et Europoésie.

Contemplatifs, les courts poèmes de cet ensemble se remarquent par la fraîcheur de leur ton où prédominent les images du quotidien. A l'évidence, l'auteur recherche dans ces gerbes de jours simples ce qu'ils recèlent de grâce et de surprises.

Dans ce registre de l'instant et du croquis qu'on peut croire épuisé en se souvenant de ceux, nombreux, qui en ont exploité le filon jusqu'à l'usure, Hiriart réussit à nous capter encore : "Dans ce poème il sera six heures..." ou encore "Seulement des voitures qui brillent au soleil comme des galets de tôle."

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PIERRE GASCAR

 

Le règne végétal

 

Gallimard

1981, 178p.

Prix : 54 FF

Un crachat du diable dans le jardin

"Je l'ai découvert un jour, par un été pluvieux, en marchant dans les chemins et sur les routes..."

De quelle découverte Pierre Gascar nous entretient-il dans ces lignes extraites de son livre "Le Règne végétal" ? Simplement d'une sorte d'algue si humble, si obscure et si commune que nous ne la remarquons que pour l'écraser du pied. Et encore... Quand il pleut car par beau temps, elle devient presque invisible. Invisible certes, mais toujours présente.

Le "Nostoc", auquel l'auteur consacre le dernier chapitre du livre, ou "crachat du diable" voire "crachat de la lune" est une sorte d'algue bleue de la famille des cyanophycées à laquelle l'écrivain s'est intéressé de près. Ce végétal qui se caractérise par des masses gélatineuses, humides, peut être observé facilement.

On note sa présence partout après un orage ou une averse. A la moindre pluie, il se gonfle d'eau pour former des bulbes verdâtres qui semblent posés sur le sol. Par temps sec, il se réduit à l'apparence d'un lichen brunâtre, encore que le mot lichen soit impropre pour évoquer ce végétal qui était sur terre au commencement des âges et qui nous survivra comme il enterrera toute forme de vie.

Au commencement de la nuit éternelle

Pierre Gascar a accumulé une documentation abondante sur le Nostoc et ce qu'il nous en dit dans son livre appelle à la réflexion :

"le Nostoc a la particularité d'absorber l'énergie lumineuse, en deçà du spectre solaire perceptible, dans le domaine des infrarouges."

Lorsqu'on sait que la fin de notre monde sera liée, sur une échelle de milliards d'années, à l'extinction du soleil qui deviendra de plus en plus rouge, seul le Nostoc survivra à ce phénomène qui aura provoqué la suppression de toute vie animale, la fonction chlorophylienne ne s'exerçant plus en l'absence du rayonnement ultraviolet. Il est même probable que le Nostoc parviendra, dans ce crépuscule préludant à la nuit définitive, à extraire encore d'une autre étoile au lointain rayonnement le peu de lumière (invisible pour des yeux humains) nécessaire à sa survie.

Avec un peu de rosée (elle se formera encore dans ce contexte), il se maintiendra et sera probablement le dernier brin de vie sur la terre.

Si vous voulez voir à quoi ressemble le crachat du diable, attendez la pluie et regardez bien par terre, dans le jardin. Après, pensez à autre chose en lisant les autres chapitres du Règne végétal (les fougères, les champignons, le Pen ts'ao, le saule, le blé et le pavot, la forêt...) tous moins crépusculaires mais aussi étonnants vus sous l'oeil de ce très grand écrivain.

Christian Cottet-Emard

 

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Roland FUENTES

 

Souvenirs d'un autre,

nouvelles,

 

éditions Rafael de Surtis,

20 rue de la Margotterie,

La Touche, 86170 Cherves.

 

1999, 60 p.

Prix : 60 F/9,15 euros.

On est souvent de passage dans l'univers étrange et pourtant familier de Roland Fuentes parce qu'on est obligé d'attraper ses nouvelles au vol dans les nombreuses et bonnes revues qui accueillent sa signature. Ceux qui auront manqué le numéro de la NRF qui publia l'année dernière plusieurs des textes rassemblés dans "Souvenirs d'un autre" bénéficieront d'une seconde chance.

Grâce au "Surtis qui monte" (cf la revue Écrire & éditer n° 24), un éditeur qui produit d'élégants petits livres, les lecteurs qui désespèrent de trouver des nouvelles du responsable de la revue Salmigondis dans ses propres colonnes pourront se réserver ce recueil "derrière les fagots" et en goûter les surprises. La première est l'aisance avec laquelle Roland Fuentes équilibre une narration en permanence suspendue entre le fantastique et le quotidien, quitte à instiller une pointe d'humour savamment dosée lorsqu'il pressent le danger d'un dérapage dans un excès d'absurde ou d'abstraction. Le charme opère alors d'une histoire à l'autre, toutes baignées d'une atmosphère onirique mais jamais floue parfois traversée de notations à la Robbe-Grillet dans les descriptions et à la Buzzati pour la finesse du trait.

A l'heure où l'on reproche (selon d'ailleurs un refrain désormais un peu convenu) à notre littérature de ne pas savoir "raconter des histoires", Roland Fuentes s'inscrit en opposition totale avec cette assertion sans pour autant perdre de vue ce travail sur la langue qui fait un style et donc un écrivain.

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Roland FUENTES,

 

Le métayer de la peste,

nouvelles,

 

éditions Gros Textes,

Fontfourane,

05380 Châteauroux-les-Alpes.

1999, 59 p.

Prix : 30 F.

Ce recueil plus ancien qui a patienté chez Gros Textes mais qui sort en même temps que le précédent nous offre une brassée de nouvelles où la verve du conteur l'emporte parfois sur le style, notamment dans celle qui donne son titre au livre. Mais qu'on ne s'y trompe pas, la maîtrise s'annonce déjà dans celles qui suivent, en particulier dans la très émouvante et déjà très hardie "Croix brûlée".

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Emmanuel HIRIART,

La Pluie danse sur le toit,

poèmes,

 

éditions Editinter,

BP 15,

91450 Soisy-sur-Seine.

 

1999, 40 p.

Prix : 50 F.

Extrait
Elle a regagné la nuit :
C'est ici la terre sans lieu,
La très profonde et silencieuse,
L'intime étrangère,
Le pain des morts au coeur de braise,
L'hostie de cendre.
Ce sobre recueil nous accompagne à l'ubac d'une poésie du quotidien souvent confite dans un minimalisme béat. A l'opposé de cette facilité, Emmanuel Hiriart s'appuie sur la force dont peuvent se charger les mots les plus simples dès l'instant qu'ils puisent au coeur de l'être et de ses préoccupations vitales. L'auteur en appelle ici au poème dénué de tout effet et de tout maniérisme pour tenter de retenir aussi longtemps que possible le sens d'un deuil. Car le poète, mieux que quiconque, connaît le pouvoir d'effacement et de négation des termes convenus destinés à banaliser une souffrance qui risque de demeurer insensée parce que trop difficile à nommer. On comprend mieux alors les ressources de la poésie qui offre à l'auteur comme à son lecteur une solution pour rester malgré tout acteur au milieu de ce désastre sans recours qu'est la disparition d'un proche. A cet égard, La Pluie danse sur le toit prend la dimension d'un chant qui dépasse bien des prières en intensité et avec lequel on se sent en sympathie au sens étymologique du terme.

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(Dessin de l'auteur en frontispice et postface de Georges GUY.)

Dominique PONCET,

Les Pentes fabuleuses,

 

roman furtif,

1999. 235 p.

 

Editions Comp'Act,

157, Carré Curial, 73001 Chambéry.

PRIX : 120 F.

Extrait

Furtif ? Au plat pays des textes calibrés et de la littérature d'élevage, ce livre l'est sans doute. Sa construction en trilogie colérique, goguenarde et parfois lyrique est un pied de nez (une main de singe, dirons-nous en référence à la collection qui l'accueille) aux règles qui semblent aujourd'hui prévaloir dans les directions littéraires. Pour ne pas prendre le risque ridicule de le résumer, mieux vaut se reporter au dessin qui traverse la couverture dans un élan rappelant certains graphismes d'Henri Michaux. Son nom surgit d'ailleurs dans le livre avec celui d'autres "alliés substantiels". (L'un d'eux, Arno Schmidt, est discrètement évoqué dès les premières lignes. Mais le galop que Dominique Poncet a jeté en frontispice sur son livre relève plus d'une chevauchée fantastique que d'une promenade littéraire. Il annonce un texte qui cherche sans cesse à se dérober à toute analyse, à tout commentaire.

On y rencontre d'abord l'enfant que fut l'auteur, avec un goût du secret qui le hisse dans les hautes branches des arbres accueillantes à ses larcins et à ses fringales. Les larcins portent sur des objets que les adultes ne voient même plus mais que les enfants investissent de pouvoirs fabuleux comme le sont aussi les reliefs de ce Bugey, dans la moyenne montagne du Jura où le gamin expérimente "la haine de l'ennui, énorme", savoure "le bonheur de la flemme" et identifie "les beaux jours" au moment où ils surviennent. C'est sans doute cette dernière faculté qui annonce l'écrivain.

Des lambeaux et des fulgurances de "la vie en pente" il se mesure bientôt aux récits inquiets et rageurs "de l'amour et de la haine des montagnes" à l'occasion d'un dernier retour vers l'univers en dispersion de la maison familiale où les objets prennent corps après la disparition des êtres. Le temps où l'auteur pouvait affirmer : "Je ne faisais pas de différence entre lire et regarder autour de moi" s'éloigne dans ces épisodes mais ne s'estompe pas tout à fait.

En effet, dans le troisième segment du livre, "Les bandes atmosphériques", la lecture et le regard continuent de se mêler dans l'écriture, celle de l'auteur, impatiente, rapide, parfois imprécatoire et celle des autres, en particulier celle de figures statufiées dont les poses poétiques ou philosophiques se trouvent allégrement bousculées en quelques apostrophes comiques (à Rainer Maria Rilke : "Vous êtes un brave type, au fond..." (!), à Martin Heidegger : "Savez-vous, ô vieux babiroussa de la Forêt Noire, ...").

L'auteur est plus fraternel avec André Dhôtel : "Je vous dois de m'avoir tiré d'avance de tant de mauvais pas." Cet hommage intitulé "Le déjeuner aérien" recèle un morceau de bravoure dans le plus pur style Poncet qui, en écrivain qui se respecte, jette un oeil hilare et féroce sur son activité dans un quotidien régional en nous livrant la meilleure définition connue du localier : "salarié de la mort et le nègre asservi de tous ses amis..." Dans ce beau livre de deux cents trente cinq pages, dans le chaos magnifique de ces pentes fabuleuses, on ne s'étonnera pas de trouver à plusieurs reprises des notations scatologiques. Elles se justifient tantôt par l'expression ("d'une extrême gravité", écrit en postface Georges Guy) de notre oscillation permanente entre la splendeur et l'ordure tantôt par la franche rigolade, surtout dans les dix lignes que Dominique Poncet dédie à plus de dix ans passés dans la PQR (presse quotidienne régionale). On imagine bien, de surcroît, le journaliste cherchant peut-être à échapper à l'atmosphère des rédactions en composant ses "ritournelles magiques" datées de 1990 et enchâssées dans le livre sous le titre révélateur de "Plans sur la comète". Elles sont autant de commandements qu'il s'adresse à lui-même en une sorte de manuel de survie et de conjuration contre le pouvoir oppressif de la norme. Chaque lecteur de ces pages de résistance peut joyeusement s'en inspirer.

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Jean-Luc BRUYAS,

Pour un cheveux d'ange (Anton et Frédéric),

 

collection

Pour un ciel désert,

 

éditions Rafael de Surtis, 20, rue de la Margotterie, La Touche, 86170 Cherves. 1999

64 p. 60 F (9,15 euros).

Dans le Midi, une villa du siècle dernier, une plaque gravée, un sentier face à la mer, un parc avec deux grands cèdres, ainsi s'ouvre le décor d'une "histoire qui jamais n'eut lieu", là où "il s'en fallut d'un cheveu pour que Nietzsche et Tchekov ne se rencontrent."

Ce curieux petit livre ne pouvait trouver sa place que dans les collections d'un éditeur de la trempe de Rafael de Surtis. Le lecteur y entrera par plusieurs accès. Dès les premières lignes, le style d'une élégance lumineuse capte la lecture. Il n'est pas utile de bien connaître Tchekov et Nietzsche pour se laisser entraîner par l'auteur dans des promenades éblouies ponctuées d'arrêts gourmands. En effet, les différents tableaux de cette narration en forme de fantaisie du voyageur comme on l'entendait dans la partie souriante du romantisme (on pense aussi parfois aux proses nonchalantes de Eichendorff) se succèdent au rythme d'appétissantes collations composées de mets simples et délicats.

A celui qui, au fil de la lecture, perdrait de vue l'objectif que s'est fixé Jean-Luc Bruyas en relatant les rencontres imaginaires qui construisent cet ouvrage, on peut conseiller de relire le premier segment ("A la source") après avoir fini le livre. Tout son contenu reprend alors un relief d'une clarté que l'écriture ciselée de l'auteur emporte aux abords du poème en prose.

C.C-E

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