TEXTES ET POÈMES À DÉCOUVRIR

 

Morne sexualité ou petite farce d'hiver

 

Le printemps arriva très tôt cette année-là, premières jacinthes, premiers crocus... Le soleil donnait le goût de l'effort. Dans les prés immenses environnants, l'herbe reverdissait et les paisibles vaches rendaient volontiers les bienfaits de la nature en nous faisant un lait sirupeux et parfumé. L'absence d'intempéries nous permit de commencer la saison dès le mois d'avril dans une ambiance virile et bonne enfant.

Et chose extraordinaire: investissement ou rentrée d'argent inattendue, on nous flanqua, un matin une petite pépette, nouvelle recrue qui nous mit aussitôt dans tous nos états. Face à elle, certains étaient pris d'une timidité maladive ; d'autres, lunettes sur le nez, jouaient les intellectuels. Elle était d'une humeur égale avec chacun mais je me rendis vite compte qu'elle avait un faible pour ma personne. Il est des signes qui ne trompent pas ; elle se tenait près du moulin au milieu des touffes de jonquilles, le regard faussement lointain. Il est vrai que la vallée qui s'étalait devant nous attirait les regards et en rendait rêveur plus d'un. Mais je n'étais pas dupe de cette pseudo-indifférence. Pendant quelques mois notre relation fut on ne peut plus platonique ; je me tenais en retrait, à distance, espérant une attention, un regard, un geste ébauché dans ma direction. Mais elle restait distante, froide et belle, si belle. Sa coiffure quoique un peu ordinaire servait sa peau de brune, laiteuse et les plis de sa robe nous rendaient fous. Elle en avait conscience et nous tournait le dos le plus souvent possible. Elle nous dominait tous d'une bonne tête et cette taille remarquable accentuait son côté inaccessible.

L'été arriva sans que la situation n'ait évolué. Echange de banalité, clins d'oeil pour les plus audacieux, la canicule nous chauffait à blanc et la fraîcheur relative des nuits ne calmait en rien nos ardeurs. L'automne arriva enfin avec son cortège de feuilles tombées et de travaux de remisages. La fatigue commençait à gagner le moral de la petite troupe mais la perspective de l'approcher enfin de plus près, dans un débarras ou dans quelques autres coins obscurs de la maison nous donnait bon espoir. Et c'est sur moi que cela tomba. Timide entre les timides.

Prof et Simplet avaient été rentrés avant tout le monde. Dormeur et Joyeux étaient en train de passer au jet et les deux autres s'étaient cassés.

Le jardinier, bien inspiré, nous empila l'un sur l'autre Sans plus de manière et avec la facilité que procure l'excellente facture d'une industrie très spécialisée. L'esthétique du nain de jardin ne doit pas faire oublier sa conception de qualité. Je me retrouvais en un instant sous sa jupe, plus Timide que jamais. Dans la remise sombre et malgré ma position, je savais pouvoir la protéger des sorcières et des pommes peu sûres.

L'hiver pouvait être rude, je le passerai au chaud, abrité du froid, sous une douce et Blanche-Neige.

 

Marie-Ella Stellfeld

 

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LA MACHINE À T'ÉCRIRE

 

J'ai écrit à la plume sur des feuilles de Vélin. Au stylo-bille sur des tickets de bus. Au feutre sur des panneaux de circulation. Avec les doigts sur le sable des plages bretonnes.

J'ai écrit avec tout ce qui peut laisser une trace sur quelque chose.

Si j'avais aimé les armes, je ne me serais pas privé d'écrire un poème de plomb sur une cible. Si j'étais capable de supporter le bruit d'un marteau piqueur, je me serais fait une joie de décorer le béton d'une élucubration.

Si je n'étais pas si craintif, j'aurais appris à piloter pour écrire un mot de kérosène dans un ciel bleu. Et si, et si, avec tous ces "si" je devais mettre Paris en bouteille, j'en profiterais pour inscrire quelque chose sur le bouchon.

J'ai écrit sur les terrasses. Oh oui, les terrasses. Un café sur la table,une cigarette au bec et un ustensile à écrire à la main.

J'ai écrit au restaurant, déplaçant mon assiette à mesure que la nappe de papier se couvrait de mes hiéroglyphes.

J'ai écrit dans les bars, sur ces ronds de bière que je retrouvais le

lendemain au fond de mes poches sans pouvoir les relire. Et quand il n'y avait plus de ronds de bière, eh bien, je rentrais chez moi, et en profitais pour décorer la buée des fenêtres.

J'ai écrit au printemps, en lançant des cailloux dans les rivières en crue.

L'été, en attendant la marée. A l'automne, traçant dans les allées defeuilles mortes des lettres improbables. En hiver, partout où la neige offre l'ivresse de la plaine blanche.

J'ai écrit lorsqu'il n'y avait plus rien à dire. Lorsque l'encre coule plus facilement que la salive.

J'ai écrit pour dire je t'aime. Pour dire pars. Pour ne rien dire du tout.

Pour dire quelque part, quelqu'un, quelque chose.

J'ai écrit pour ne pas affronter ton sourire.

J'ai écrit pour affronter ton sourire.

J'ai écrit avant l'amour. Après l'amour. Ou pendant. Dessinant en soupirs des lettres douces au creux de ses seins.

J'ai écrit. Simplement. Pour le plaisir. Et j'écrirai toujours.

Partout.

Je suis une machine à t'écrire.

 

Yann L, 8 juin 1999
http://www.yannl.com
 
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Sommeils

 

Les saisons engendrent ce dont elles se nourrissent. Pollens du printemps, miels de l'été et baies de l'automne s'acheminent vers la principale naissance de l'hiver, celle du sommeil.

De tous les êtres qu'il arrondit en sa lenteur comme ce lézard dans le soleil, nous seuls restons dehors à nous user dans l'attente et la veille, sous le tranchant du givre. Dans nos villes, nous avons perdu le sommeil en aveuglant de néon ses hiboux, ses noctules et ses papillons affolés auxquels nous finissons par ressembler. Dormir n'est pas mourir. Ceux qui le croient n'existent plus qu'extrêmement. Hors ce repos, n'est qu'une errance le long de routes où l'on voit clair comme en plein jour, sous autre chose que le soleil.

Ne cherchons là rien de vivant, pas même ce lézard aujourd'hui enroulé aux creux du ventre de l'hiver.

 

 

Christian Cottet-Emard

Extrait de "L'inventaire des fétiches", © Orage-Lagune-Express, 1988)

 

 

 

 

 

 

 

Par la fenêtre ouverte

Je vois un mur au soleil,

Le rectangle du ciel

Où passent les martinets stridents

Echo criard des enfants

Qui jouent comme des grands

Leurs guerres impitoyables

Sous les vitres de l'école.

A l'écart dans une cour vide

Un chat noir traverse en silence.

 

Emmanuel Hiriart

(Extrait de Le Pays sous les mots

© Nyctalope prod. & Ellébores, 1998)

 

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L'INFINIE TRISTESSE

 

Paul écrit des ouvrages de commande, des guides, des annuaires, c'est ainsi qu'il gagne sa vie. Des ouvrages techniques,faciles à composer, qui ne demandent que du temps et de la méthode ; un travail quasi scolaire, où il excelle. Son esprit synthétique faisait déjà merveille à l'école. Il y consacre trois heures par jour, ni plus, ni moins. Les projets avancent bien, régulièrement.

L'autre moitié de son temps, il écrit aussi. Mais autre chose. Autrement. Des livres qui ne sont pas structurés, qui ne sont pas ordonnés sur la colonne vertébrale d'un plan. Des livres inattendus, surprenants, écrits au fil de la plume, qui partent dans tous les sens ; plusieurs à la fois souvent, repris, laissés et parfois achevés. Quelque chose qui ressemble à de la littérature. Lorsqu'il vient à bout d'un manuscrit, quand il se relit et se prend à y croire, Paul l'envoie aux éditeurs. Il sait leurs adresses par cœur et ne les vérifie même plus dans l'annuaire. Puis il attend, quelques semaines ou quelques mois, mais en connaissant par avance le verdict : refusé. Toujours refusé. Il collectionne les refus depuis vingt ans. Pourtant, il s'obstine. Non, le mot ne convient pas, il continue, tout simplement. Comme on continue de vivre en sachant qu'on ne sortira jamais de sa condition. Comme on continue de vivre en sachant qu'on ne rencontrera jamais le grand amour ou, le croiserait-on, que l'on serait seul à se retourner sur son passage. Mais peu importe, il ne renonce pas.

Pourquoi veut-il tant être publié ? Pourquoi veut-il se faire un nom dans la littérature, pourquoi tient-il autant à devenir célèbre par ses écrits ? Rien d'autre ne compte pour lui. Il rêve de voir ses livres partout, dans les bibliothèques, dans les librairies, dans les grandes surfaces, dans les gares, dans les gares surtout ; il s'imagine reconnu, célébré, consacré, propulsé en pleine lumière, invité à la radio, à la télévision. C'est un rêve, un mauvais rêve, un de ceux qui ne pourront jamais se réaliser et qui teinte d'amertume ce qui lui reste de vie. Chaque jour s'est passé à espérer des lendemains meilleurs, chaque jour il a laissé filer ainsi le meilleur de la vie, celui qui est sans retour et se perd à jamais à l'arrière du temps. Il voit le sillage se refermer. Il devient vieux, bientôt il sera tout-à-fait vieux. Il a attendu vainement. Il n'y croit plus et se force à y croire encore, pour tenir la dernière partie du passage.

C'est peut-être pour ça que Paul semble si triste, obstinément, uniment, même les jours où le ciel est si clair, quand les autres lui sourient, quand les êtres chers l'entourent d'un cercle parfait d'affection ; il sourit pour répondre, du bout des lèvres, et garde le fond de son cœur très bas, lourd, accablé. Parfois il essaie d'examiner sa situation d'un oeil lucide, ou distant, et se dit qu'il a beaucoup de chance : il ne manque pas d'amour, il ne manque pas d'argent, sa femme est adorable, ses enfants sont adorables. La plupart des hommes s'estimeraient comblés. Mais lui ressent un vide immense. Une immensité qui le creuse, souterraine, et qui tue toutes les racines de la joie. Sa vie est une belle apparence, et derrière, une ruine. Certaines personnes, plus attentives, le pressentent. L'interrogent à l'occasion. Mais il ne dit jamais la cause de sa tristesse ; il n'aime pas se la dire à lui-même, ou à peine.

Les refus des éditeurs sont comme des coups qui l'enfoncent, qui le font rentrer sous la terre, qui ravivent la même blessure. Il n'a plus besoin d'ouvrir les lettres de réponse, c'est comme s'il pouvait voir à travers, comme s'il lisait par avance le texte impersonnel, la circulaire froide.

Paul fait tourner ses manuscrits autour de lui, parmi ses proches, parmi les proches de ses proches. Il a un cercle de fidèles, et,c'est déjà un public. C'est une sorte de famille, en un peu plus large. Et cela suffit pour tenir, mais sans se départir de sa tristesse, jusqu'au soir de sa vie, ou jusqu'au grand soir où tous les noms s'effaceront de la mémoire du monde.

 

Jean-Jacques NUEL

© Jean-Jacques NUEL,

(Texte paru dans la revue Supérieur Inconnu)

 

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LE COMPLOT

 

L'homme à la redingote grise marche lentement, les bras croisés derrière le dos, le buste droit. Le gravier du chemin crisse sous ses pas résignés et méthodiques. Parfois une rafale chargée d'embruns ralentit sa progression et vient décoiffer une tignasse terne raidie par le sel, laissant découvrir un court instant le front bombé de teinte olivâtre. Juste au-dessous ce regard éteint.

Parvenu au bord de la falaise vertigineuse d'où monte un mugissement sourd, l'homme s'attarde quelques secondes sur l'horizon. Comme à son habitude, la mer est démontée. Oh, ce n'est pas la tempête, non. Seulement un temps de saison. D'ailleurs, l'île n'en connaît qu'une de saison, celle des vents.

Ici, l'air ne s'immobilise pour ainsi dire jamais. L'espace autour de soi est en continuel déplacement, jusqu'à prendre une consistance presque palpable, telle un Iinceul de soie délicate nous enveloppant et nous frôlant à chaque instant. Poils et cheveux ne connaissent que peu de répit, jusqu'à l'exaspération, voire la douleur.

Ici, l'air ne fait que passer. Il ne s'attarde que très rarement, en certaines criques abritées ou quelque chemin creux.

L'océan non plus ne s'arrête jamais. Aux eaux succèdent les eaux et encore d'autres eaux, chaque lame entraînant sa voisine, inlassablement.

Tandis que l'île, elle, reste là, impassible, indifférente, rivée à son socle volcanique, seul point inamovible dans cet univers instable où tout avance : l'air, les flots... et le temps.

Voilà bientôt six ans que les éléments le narguent continuellement. Six ans qu'il est coincé sur ce caillou ridicule noyé dans l'immensité bouillonnante. Avec pour seule compagnie une poignée de rustres au parler incompréhensible et disgracieux, une garnison de soudards à l'uniforme grotesque, à l'arrogance insigne : ses sujets ou ses geôliers ?

Bernd Muller est le seul à ne pas être anglais à Longwood. D'ailleurs, les autres lui font bien sentir sa différence, ne lui adressant que très exceptionnellement la parole, seulement lorsque le service l'exige. Bernd ne recherche pas lui non plus leur compagnie. C'est un solitaire, un fils de montagnards, habitué à dialoguer seul avec l'immensité. Et même si cet îlot rachitique battu par les vents n'a pas grand chose à voir avec les gras alpages de son Tyrol natal, il ressent ici la même humilité face à la majesté et la puissance de la Nature. Parfois, le soir, lorsqu'il est de garde devant la maison du Prisonnier et que l'océan s'accorde quelques heures de répit avant de reprendre de plus belle en plein coeur de la nuit, il ferme les yeux et se surprend à imaginer que la faible rumeur, le léger bruit de succion que font les vagues en se retirant de leur lit de galets est en réalité produit par le frémissement des épicéas au passage du foehn, la respiration de la forêt, à l'heure où les montagnes se colorent de mauve et où les chamois font de timides incursions dans les vallées.

A l'instar de ses quelques six millions de congénères présent sur l'île, Tic-Tic la fourmi brune, originaire du continent - plus précisément de la frontière séparant l'actuelle Namibie de ce l'on appelle aujourd'hui l'Angola - est arrivée aux Briars puis à Longwood par des moyens divers non encore clairement élucidés de nos jours. L'explication tendant à privilégier l'hypothèse d'une dérive accidentelle et aléatoire de la colonie sur des troncs flottants sous l'effet de puissants courants marins ne tient en aucun cas compte de la capacité de libre arbitre de ces aninaux-là.

En réalité, personne ne sait exactement comment ni pourquoi les fourmis brunes ont débarqué à Sainte-Hélène, pas même Tic-Tic qui passe pourtant auprès de ses soeurs comme particulièrement ferrée en histoire antique. Mais plus de quinze mille générations se sont succédé depuis et l'on comprend aisément le peu d'intérêt que doit susciter une telle considération chez un bébé fourmi turbulent et curieux, tout savant soit-il.

Non, ce qui passionne avant tout Tic-Tic, c'est l'exploration, la découverte de son gigantesque territoire.

En effet, depuis sa naissance, elle avait déjà parcouru des centaines de kilomètres, sillonnant l'île en tous sens, en quête de sensations fortes et d'inconnu. Hélas, Sainte-Hélène offre peu de diversité aux yeux du visiteur et notre insecte en avait fait assez rapidement le tour. Après avoir recensé deux colonies d'iguanes marins, être entrée en relation avec quelques tortues terrestres et noué des contacts avec une société d'abeilles sauvages, Tic-Tic avait dû se rendre à l'évidence : cette terre ne présentait strictement aucun intérêt pour une fourmi de la quinze millième génération.

C'est alors que l'insecte s'était souvenu de la présence des Hommes là-bas, à l'autre extrémité de l'île. Avant d'aller suggérer au Conseil des Anciens l'abandon pur et simple de ce caillou inhospitalier, Tic-Tic avait, sans grand espoir, décidé de faire un détour par le hameau de Longwood, un regroupement de cabanes aux planches vermoulues recroquevillées autour d'un bosquet d'arbustes chétifs.

Apparemment, rien qui vaille la peine de s'y attarder. Mais lorsque la fourmi pénétra dans l'une des baraques, ce fut pour elle un choc : que d'objets, de formes et de matières inconnues ! Et tous ces recoins, renfoncements, niches, fentes et autres orifices ! Jamais elle n'avait imaginé rencontrer autant de diversité, de chaos chez les hommes. Il allait falloir des mois et des mois pour visiter toutes ces habitations...

C'est ainsi que Tic-Tic, remettant à plus tard sa décision d'interpeller le Conseil des Anciens, avait commencé son exploration du monde humain.

L'homme à la redingote grise s'ennuie. D'un ennui incommensurable qui le vide peu à peu de sa substance. Le jour, il arpente les sentiers de cette île qu'il connaît par coeur ; la nuit, il essaye d'écrire. Des heures durant, il reste courbé sur sa table de travail. A la lueur blafarde d'une lampe à pétrole, il trace avec opiniâtreté des lignes d'écriture sur des feuillets jaunis par l'humidité. Sont-ce encore des mots intelligibles qu'il couche fébrilement sur le papier, où bien a-t-il déjà achevé de vider son être de toute raison ? Il l'ignore lui-même. Mais ces moments d'intense activité (intellectuelle ?) sont par trop précieux pour qu'il y renonce. Ils constituent l'unique preuve de son appartenance au monde des vivants. Le reste de son existence n'est que mécanisme et fonctionnement.

Toutes les trois heures, un bruit de bottes vient le tirer de sa rêverie, c'est la relève de la sentinelle postée devant sa porte. Le Prisonnier ignore tout de l'identité de ses gardes, mais il en reconnaît certains au bruit de leur pas : la démarche irrégulière de l'unijambiste, le pas feutré de celui qui, ensuite, passe son temps à siffloter le même air enjoué, l'arrivée pathétique du tuberculeux (de jour en jour sa toux se fait plus grasse) et surtout l'irruption tonitruante du colosse tyrolien qui fume un tabac à l'arôme subtil. Celui-là, l'Empereur le connaît un peu. C'est un étrange personnage, le seul parmi ses geôliers à susciter en lui autre chose qu'animosité ou indifférence. Un ours bourru, plus ou moins sorcier que ses compagnons tiennent à l'écart tout en lui reconnaissant un statut supérieur au leur. Un être solitaire qui ne semble cependant pas souffrir de son isolement et dont l'attitude à toujours été très correcte, presque amicale, à l'égard de l'Empereur. Intrigué et troublé, celui-ci ne peut s'empêcher d'éprouver une inexplicable sympathie pour cet homme.

A chaque nouvelle expédition, Tic-Tic va de surprise en surprise. Après avoir visité deux immenses bâtisses mal éclairées où, la nuit venue, des humains s'allongent sur des coffres de bois et d'étoffe disposés géométriquement avant que d'emplir l'espace de grondements et d'odeurs fortes ; après avoir découvert un bâtiment d'où émanaient d'autres odeurs, plus agréables celles-là, et dans lequel les hommes laissent stupidement brûler toutes sortes de plantes et d'animaux morts, la jeune fourmi vient de pénétrer dans une baraque plus petite que les autres, située un peu à l'écart. Celle-ci ne contenait aucun humain mais était peuplée d'objets encore plus incompréhensibles, distribués de façon plus ou moins ordonnée dans une multitude de niches et sur des corniches de bois fixées aux parois : os et dents d'animaux divers, bouquets d'herbes séchées, fragments de roches inconnues, coquillages transparents contenant poudres et liquides de toutes les couleurs... Cloués aux poutres du plafond, se balançaient des cadavres d'oiseaux et de reptiles...

Bernd ne s'ennuie jamais. Ses heures de garde, il les met à profit pour méditer sur sa condition d'insulaire ou se remémorer les jours heureux de son enfance, lorsqu'il accompagnait son grand-père à la chasse ou qu'ils partaient tous deux au fin fond de la forêt cueillir des plantes médicinales. Bernd se sent riche de toutes ces années essentielles, et le passé n'est jamais complètement le passé au fond de son être.

Lorsqu'il a terminé son service, il se réfugie à l'infirmerie. Construite à l'époque des Hollandais, l'unique construction de pierre du hameau, située légèrement en dehors de celui-ci, n'a d'infirmerie plus que le nom.

En effet, six mois s'étaient écoulés depuis la mort accidentelle du médecin de la garnison et l'on attendait toujours son remplacement. Les officiers du camp, ayant eu vent des talents de guérisseur du soldat Muller, l'avaient en un premier temps autorisé à utiliser sa science seulement en cas de force majeure, lorsque des vies étaient en jeu. Mais peu à peu, on en était venu à le consulter même pour des maux bénins. Ses pratiques, parfois à la limite de la sorcellerie, faisaient un peu peur mais se révélaient plutôt efficaces.

C'est ainsi que le local de l'infirmerie avait progressivement changé d'aspect, prenant de plus en plus l'allure d'une hutte de rebouteux, une tanière de sorcier, avec ses parois ornées de plantes et d'animaux séchés et ses étagères chargées de fioles et de flacons au contenu mystérieux. Bernd y passait des heures entières à préparer toutes sortes de décoctions, tisanes, onguents et autres cataplasmes, respectant fidèlement les enseignements de son grand-père, se lançant parfois dans des innovations, des améliorations.

Sa plus grande fierté était d'être parvenu à reconstituer une préparation typiquement alpine en utilisant presque essentiellement des plantes présentes sur l'île. L'extrait obtenu, en doses infinitésimales, était consommé par les chasseurs de chamois tyroliens car il avait, dit-on, la propriété d'améliorer le souffle en altitude. Bernd en absorbait lui-même régulièrement, étant sujet à de fréquentes crises d'asthme (l'humidité et la moisissure de sa couche y étaient pour beaucoup), mais il en administrait également au soldat Watson - le tuberculeux - bien qu'un tel traitement ne soit guère efficace chez ce malheureux qui ne reverrait certainement jamais l'Angleterre.

La fiole contenant ce médicament était toujours placée bien en évidence sur un coin d'étagère, en cas d'urgence.

En ce début de mois de Mai les vents redoublent de plus belle. Les hauteurs de l'île sont balayées par des bourrasques à plus de 120 km/heure et il devient très périlleux de s'aventurer le long des falaises. Aussi, mais plus par lassitude que par réel désir de se préserver d'un quelconque danger, l'Empereur exécute-t-il ce jour-là sa promenade matinale à l'abri des baraquements, dans la cuvette naturelle où se blottit le hameau de Longwood.

Vêtu de son éternel manteau gris, tel un automate, il arpente mécaniquement les allées de terre battue en laissant échapper de temps à autre un soupir qui en dit long...

 

Tic-Tic est aux anges. Elle ne sait plus où donner des antennes dans cette caverne d'Ali-Baba (le conte oriental est bien connu de ces fourmis aux racines africaines) dont chaque recoin regorge des trésors les plus inattendus. Les mondes animaux, végétaux et minéraux y sont largement représentés, auxquels viennent s'ajouter quantités d'objets humains inconnus et notre insecte furète, farfouille, inspecte, savourant avec délectation chacune de ses trouvailles, avant de poursuivre fébrilement son exploration.

Escaladant avec l'enthousiasme de son jeune âge une immense paroi de pierre à la surface grumeleuse, Tic-Tic atteint ensuite une sorte de corniche de bois d'une longueur de plusieurs centaines de pas (de fourmi) sur laquelle trône une multitude d'objets hétéroclites alignés comme le sont souvent ces humains habillés tous pareils.

Le petit insecte est intimidé car à cet endroit-là règne une faible pénombre ne lui permettant pas de distinguer clairement la nature de ce qui l'entoure. La prudence est de mise : à cette hauteur-là commence le domaine des araignées et de leurs embûches insidieuses. Partagées entre une sourde appréhension et sa soif de découvertes, notre fourmi poursuit toutefois sa route le long de la corniche, en s'aidant de ses antennes pour s'orienter.

Tout à coup, Tic-Tic butte sur un obstacle. Ses pattes et ses antennes entrent immédiatement en action afin d'identifier celui-ci. Très vite, la petite fourmi prend conscience qu'il s'agit d'un insecte d'une taille gigantesque. Soudain, saisie d'effroi, elle fait un bond en arrière : elle vient de reconnaître le corps dégingandé d'une mante religieuse.

Sans prendre la peine de vérifier si le féroce prédateur est mort ou vif, Tic-Tic prend ses six pattes à son cou. Prise de panique, elle fonce à l'aveuglette, droit devant elle, se cognant de nombreuses fois contre des corps non identifiés, en renversant même certains autres. Complètement affolée (pour rien au monde elle ne reviendrait sur ses pas), la malheureuse espère atteindre l'autre extrémité de la corniche et regagner le sol par la paroi de pierre.

Et soudain, c'est la catastrophe. Un des corps heurtés par Tic-Tic vient d'en renverser un autre qui lui-même fait perdre l'équilibre à son voisin, et sous les yeux effarés de la petite fourmi se met en branle un impressionnant jeu de dominos, mettant en mouvement toute la rangée d'objets. A l'origine, ce n'était guère qu'une canine de petit carnassier que notre insecte avait renversée. Seulement, la petite dent se trouvait à très faible distance d'un minuscule coquillage pointu, posé en équilibre sur la planche, tout comme l'était le reste de la collection classée par ordre de grandeur. Si bien que le dernier coquillage, le plus volumineux, une fois déséquilibré, n'a aucune difficulté à renverser sa voisine, une grande outre en peau de chamois adossée à la pierre, tandis que Tic-Tic, qui s'est vite remise de sa frayeur, suit en sautillant, amusée, la progression du raz-de-marée qu'elle vient de provoquer. Déstabilisée par la chute du dernier coquillage, l'outre de peau chancelle, hésite un instant puis s'abat de toute sa masse sur une rangée de fioles aux tailles et aux formes variées, lesquelles, à leur tour, partent à la renverse en s'éparpillant sur la planche, mais sans se briser, dans un cliquetis cristallin du plus bel effet musical.

C'est un enchantement de sons délicats et de reflets colorés qui accompagne Tic-Tic dans sa course insouciante, tandis que l'invraisemblable mascaret de bibelots parvient élégamment à l'autre extrémité de l'étagère. Légèrement distancée par cette onde qui dans son parcours final avait redoublé de vitesse, la fourmi n'a que le temps de voir basculer dans le vide une jolie petite fiole d'un bleu translucide dont l'unique tort avait été d'être placée en fin de rangée, en dernière position sur le rayonnage.

Une demi-seconde plus tard, le petit flacon éjecté va terminer sa chute sur le rebord d'un robuste pichet de grès au contact duquel il se brise en mille morceau, se vidant de la quasi totalité de son contenu à l'intérieur du broc.

Puis, subitement, après tout ce remue-ménage, le silence s'installe à nouveau. Un silence lourd de reproches, qui donne à Tic-Tic l'impression confuse qu'elle vient de faire une bêtise.

Jugeant plus prudent de disparaître avant que l'on ne s'aperçoive de quelque chose, notre insecte s'éclipse discrètement et regagne au plus vite sa colonie, avec la ferme intention de ne jamais rien révéler de toute cette aventure.

Au-dehors, les vents n'ont pas faibli. Bien que relativement abrité, le hameau grince de tous ses volets, craque de toutes ses poutres. Dans les "rues", aucun signe de vie. Des tourbillons de poussière, tels des tornades miniatures, traversent les allées en se contorsionnant.

L'Empereur a la gorge desséchée et la bouche pâteuse. Il est las de tout ce mouvement inutile. Préférant écourter sa ballade, il regagne lentement sa maison par un itinéraire tortueux.

Parvenu à la hauteur de l'infirmerie, l'Empereur croise sur sa route le colosse tyrolien qui s'en revient chargé d'un grand panier rempli de fleurs mauves. Les deux hommes se saluent. Devant la porte de la cabane, ils échangent quelques mots. Des banalités, rien que des banalités. Et pourtant, chacun se sent lié à l'autre par une indéfinissable estime.

Exaspéré par une soif qui le poursuit depuis qu'il a mis le nez dehors, l'Empereur finit par demander un verre d'eau à Bernd. L'Autrichien disparaît un instant à l'intérieur de la cabane et en ressort tenant à la main un pichet de grès au goulot ébréché.

Une vague inquiétude a pris corps dans son esprit, car il lui a bien

semblé ne pas avoir vu à sa place habituelle la fiole qu'il laisse toujours à portée de main.

Ce petit flacon bleu en cristal de Bohème qui contient la précieuse préparation alpine, un produit connu de nos jours sous le nom d'arsenic...

 

Gilles BAILLY

 

© Gilles Bailly

Texte paru dans l'Encrier Renversé, (n° 38)

 

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Les mots au croc du boucher rendent gorge.

Telle femme dans sa langue s'énerve. Elle

n'est pas la plus atteinte par la mort du père :

"Maman n'a pas tenu huit jours".

Préséances.

Les mouches sur la viande en tous sens.

Comme les mots.

 

(égarements)

 

Jean-Louis JACQUIER-ROUX

(hiver 1999)
Poème paru dans LA LETTRE DE SORTIE de Secours n°6
 

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LE BRUIT DES COULEURS

 

La nuit

A repris

Le rouge des roses

Qui brûlait

Dans l'or

Du soir

On écoute maintenant

Pour encore

Voir

 

Depuis le temps qu'il neige

La terre maintenant

Bouche close

 

Les arbres bleus et hauts

dans les cuivres du soir

Et la nuit, à quelques pas,

qui attend

 

La nuit dans les branches s'est prise

Imperceptible échange dans les feuilles

Les oiseaux n'y sont pour rien

Le tamis d'ombre bouge à peine

Et il faut se faire aux ténèbres

Pour entendre ce loisir discret

 

Une journée candide : l'oeil partout du printemps : ce pointillé du branchage, avant qu'il ne déferle.

 

Le rouge des roses

En bas de la nuit :

Veille intense

Gabriel Le Gal,

Extrait de "LUMIÈRE RESSASSÉE"
©1981, éditions L'Ecole, 11, rue de Sèvres 75006 Paris

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Le village

 

Dans certains jardins, les fleurs cultivées sont fanées. Quelques unes d'entre elles, aux allures de dahlias violacées, jonchent le sol auprès d'arbustes rachitiques. Au milieu des habitations des végétaux plus robustes taillent des chemins perdus, colmatant les entrées, éventrant les murs et rendant les constructions méconnaissables. Des formes gisent ça et là, figées comme depuis le premier jour, ne portant nulle odeur ni signe distinctif d'une espèce animale, végétale ou minérale. Sitôt que l'imagination agrippe l'un de ces vaisseaux englaisés, le vague des contours vient détruire toute impression, le doute balayer toute hypothèse.

Un endroit bien secret, qui se refuse à l'identification. Un village, en somme, où tout n'est que poussière. Personne pour déterminer la cause, ni la date de cette extinction collective. Comme si ces objets, ces êtres n'avaient disparu pour personne. La seule preuve tangible de l'existence du lieu, et par là même de sa mort, est contenue dans ces lignes. Ni moi ni un autre ne reconnaîtra un jour les avoir rédigées. Au bout du compte ne restera qu'une impression fugace, mêlée d'incrédulité face aux mots tracés dans la chair des feuilles. Libre à quiconque de les oublier aussi, instantanément.

Pourtant il existe une étrange équation : certaines choses, dont l'existence semble aisée à mettre en doute, demeurent au souvenir la plus éternelle des réalités. Et il faut être bien fou pour vouloir ignorer le pouvoir des histoires.

 

Roland FUENTÈS

 

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