Les mains du trapéziste.

 

 Le Grand Amphithéâtre d'Astley parcourait les routes ensoleillées du pays depuis un couple de mois. C'était comme une migration vers le sud, loin des risques récurrents de pluie de l'archipel britannique. C'était aussi un constat : en ces temps de pénurie, le cirque vendait mieux ses atouts aux latins qu'aux rugueuses peuplades du nord.

Le cirque était installé à Cluny depuis une semaine. Tous comptaient sur ce séjour pour renflouer les caisses. La vie était dure pour les nomades et les espoirs placés sur le goût du spectacle des gens du vieux continent étaient tombés à l'eau. Alors, monsieur Astley avait choisi Cluny. Pour l'affluence que l'ancienne cité abbatiale suscitait au mois d'août, pour les foules que la ville médiévale drainait. Il escomptait un public nombreux, un chaleureux public venu de tous les horizons. Les touristes de Cluny n'étaient pas vraiment comme ceux des autres hauts-lieux du patrimoine européen, c'étaient aussi des pèlerins. Monsieur Astley avait parié sur le besoin de détente de ces familles abreuvées de culture tout au long de la journée et il ne s'était pas trompé : habitants de Cluny comme gens de passage étaient venus en masse pour assister aux représentations données sous le chapiteau du Grand Amphithéâtre. C'était la bourrée tous les soirs. De quoi rendre heureux n'importe quel propriétaire de cirque.

Monsieur Astley respirait le bonheur depuis le début de la semaine. Il avait un sourire à peine humain, de ces sourires qui creusent une béance sur le visage et, ce sourire, il l'arborait fièrement à chaque moment de la journée. Peu lui importaient les semaines à venir : les caisses du Grand Amphithéâtre ne sonnaient plus creux elles étaient pleines d'un bon argent, sonnant et trébuchant. Ainsi, tous ces branques venus applaudir les numéros du cirque avaient fait de Léonard Astley un être joyeux. C'était assez inhabituel pour être signalé et remarqué. Plus même : c'était tellement surprenant que le bonheur du patron essaimait, resplendissait sur les figures des artistes. Il n'y avait plus de tensions, plus de rixes, plus de médisances, plus de haines ni de rancœurs. C'était un halo, ce cirque, une espèce de lien de félicité éternelle. L'Amphithéâtre d'Astley avait tout d'une Terre Promise, d'un de ces phalanstères utopiques, d'une de ces sempiternelles croyances en un monde meilleur, C'était vrai : tout allait bien ! Il n'y avait pas eu de rat, tous les numéros défilaient, se succédaient sous le signe d'une beauté sans faille, Mais, tout a une fin.

Le 18 août, le Grand Amphithéâtre d'Astley devait plier bagages, C'était le dernier soir, celui d'avant le départ. La dernière représentation avant le long étirement des caravanes, des camions et des cages sur les routes sinueuses de Bourgogne. Avant l'entrée en d'autres contrées, peut-être moins prometteuses.

L'ultime représentation avait été sublime. Même le baron -le vieil Anatole et sa barbe blanchie par les ans, l'ancien clown adepte d'éblouissants charivaris -était déchaîné, engoncé dans sa robe pailletée, élimée. Anatole ne râlait plus comme à son habitude. Il se tenait à l'entrée du chapiteau bleu et rouge, immense toile sur laquelle le nom du cirque brillait en lettres d'or, étincelait de mille reflets de lumière. Le vieil Anatole criait, jurait, interpellait, riait, insultait les passants, leur intimant l'ordre de le suivre, de se joindre à la féerie sans discuter. De venir s'asseoir à l'abri du mât central, sous le kiosque, de venir rire, pleurer, s'émouvoir. Et les spectateurs traversaient le parc des caravanes sur son appel, comme happés par la vigueur d'un filin magique, émerveillés, les yeux révulsés de désirs réveillés. Pourtant, c'était loin d'être un homme profondément bon, le vieil Anatole. A chaque spectateur racolé, il affichait une curieuse physionomie -un mélange de grimaces et de rictus- pour murmurer un discret "pantre !", moi qui ne revêtait guère de signification aux oreilles des badauds recrutés mais que toute personne informée connaissait comme une façon méprisante de désigner les étrangers au monde du voyage. Ce n'était pas vraiment de sa faute, au vieil Anatole, mais plutôt celle de la frustration, celle d'être exclu des représentations, vaincu par l'âge et l'arthrite. Celle de n'être plus bon à rien, sinon à faire le baron en gesticulant devant l'entrée du chapiteau puis, pendant le spectacle, de s'éloigner, seul, vers les cages des animaux pour donner leur crigne aux fauves.

Ce soir-là, le vieil Anatole aurait pu s'évanouir dans la nature, cela n'eut rien changé. C'était la bourrée, la vraie bourrée, comme cela n'arrive qu'une fois dans l'histoire d'un cirque : il n'y avait plus un strapontin, plus un grain de terre battue de libre. La foule était venue, compacte, en familles élargies, pour participer aux derniers émois clunisois du cirque d'Astley. Le plus étrange était le nombre d'adultes, nombre au moins aussi important que celui des enfants. Tout Cluny était là. Le vieil Anatole dut serrer quantité de mains, chose qu'il détestait par-dessus tout, celles des spectateurs venus pour la seconde, voire même pour la troisième fois.

La représentation tint toutes ses promesses. Sous les regards heureux, les larmes, les applaudissements, les cris et les syncopes d'un public complètement déchaîné. L'atmosphère était chargée d'électricité, étouffante de joie. Le Grand Amphithéâtre d'Astley n'était plus un cirque, c'était une messe du bonheur, une communion des sens et son patron, monsieur Astley, frissonnait dans son costume de Grand Architecte de l'Univers clunisois. Monsieur Astley était le Grand Maître d'un soir.

Les lumières de la piste aux étoiles s'étaient éteintes brusquement, comme pour imposer le silence. Une tendre ambiance monacale s'était instantanément abattue sous le kiosque. Le spectacle avait commencé, Ce ne fut qu'émerveillement. Les clowns étaient venus se rouler, se culbuter, se gifler sur la terre battue en un charivari hilarant, un prélude comique aux numéros tragiques qui devaient suivre. Mais, une telle soirée, unique, inoubliable, ne saurait être relatée autrement que par ses points culminants. Ainsi, l'extase fut au rendez-vous de la peur quand le fougueux Aldebert fit marcher un poilu sur ses pattes avant, la trompe pendue sur le côté, avant de l'installer à table pour le faire manger comme un être humain. Ensuite, Canari -c'était le nom de l'ours - joua de la grosse caisse d'une manière à faire pâlir la fanfare municipale et, clou du numéro, traversa la piste à plusieurs reprises, sur des planches de chêne renforcées de filins d'acier, à vingt mètres du soi. Canari, c'était l'ours funambule et ses exploits soutirèrent des sanglots d'effroi au public. Après, il y avait eu des cavaliers, des chevaux. Ceux-ci galopaient en rond tandis ceux-là se penchaient, les cheveux balayant le sol. Sans selles. Il y avait eu la fulgurance de l'homme-obus qui, après être entré dans le canon sous les vivats du public, avait commandé à l'auguste de soirée, l'homme chargé de boucher les trous entre les numéros, d'allumer la mèche et de s'écarter afin d'éviter tout danger. Quelques secondes s'étaient écoulées sous les roulements de tambour puis, l'homme-obus s'était envolé vers un ailleurs inconnu, inimaginable, transperçant le faîte du kiosque. Longtemps après le spectacle, ils étaient encore nombreux à s'interroger sur le devenir de l'homme-obus, certains affirmant qu'il devait bien avoir atteint la lune, d'autres disant plus prosaïquement qu'il pouvait aussi s'être emmêlé les pinceaux en haut du clocher de l'église.

Ce spectacle, c'était une véritable béatitude répercutée, comme par métaphore, sur le sourire de monsieur Astley. Jusqu'à l'accident. La soirée était bien entamée, rythmée par les souffles de plaisir d'un public enthousiaste, acquis, quand Siméon l'aérien, acrobate de son état, pénétra, son tour venu, au cœur de la piste. Les anneaux étaient installés, la piste éclairée par des faisceaux de lumière halée. Siméon s'élança, enchaîna quelques culbutes pour s'échauffer puis saisit les anneaux. Son numéro tourna l'esprit des spectateurs les plus endurcis, entraîna jusqu'à ceux qui l'avaient déjà vu agir : on eut dit que l'aérien et les cordes faisaient corps jusqu'à ne plus former qu'une seule âme, on eut dit que les anneaux n'étaient rien de plus que les membres naturels de Siméon. C'était cela. Ce n'était pas un numéro de cirque, c'était la mise en scène d'une créature surnaturelle, un de ces êtres mythiques ou légendaires. Siméon était né les doigts accrochés aux anneaux du Grand Amphithéâtre d'Astley et, tandis qu'il pirouettait, pendant que son corps se convulsait, que sa peau se révulsait, la foule roulait des yeux fous, cherchait à comprendre le sens d'une telle folie jubilatoire. Mais, ce soir-là, Siméon avait confondu le nain qu'il était avec le géant du trapèze qu'il avait souhaiter devenir. Sous le regard inquiet d'Astley, l'aérien avait décidé de tenter une prouesse surréaliste, un tour autrefois réalisé par Sardoli, une figure qui consistait à s'envoler, depuis les anneaux, au-delà d'une immense lame tranchante avant d'atterrir, debout, face aux spectateurs. Astley se rongeait les ongles. Siméon s'envola. Il retomba, face au public. Les deux pieds bien en appui sur la terre battue, dans un silence glacial, angoissant. Sur le coup, son visage exprima de l'incompréhension. Puis, il y eut la douleur. Siméon n'avait pas complètement évité la lame d'acier et ses bras pendaient, les deux mains sectionnées, un sang presque noir s'écoulant en flots tumultueux sur le sol. Ses avant-bras n'étaient plus que deux tristes moignons de chairs arrachées.

 

Il perdit connaissance et s'écroula à terre. Quand il se réveilla, Siméon ne reconnut pas les lieux qui l'entouraient. Il était sûr d'une chose : de ne point être dans sa caravane. Il était allongé dans un lit confortable, un lit à baldaquin, au centre d'une petite pièce sombre, sans fenêtre. Une forte odeur médicamenteuse imprégnait l'espace, une de ces odeurs propres aux hôpitaux. Sa mémoire lui revint tandis qu'il observait la pièce, sa mémoire et celle de la souffrance ressentie. Siméon souleva ses bras, découvrant ses mains. Ses mains... Il n'en était pas si sûr. Il y avait quelque chose qui tiraillait sa conscience, des images floues d'une opération subie au plus fort du coma... Ses mains... Celles qu'il voyait étaient fluettes, peu musclées, ne ressemblaient pas aux mains d'un trapéziste. Alors, alors seulement, il remarqua les bandelettes médicales qui recouvraient ses poignets. Siméon s'aida de ses dents pour libérer son poignet gauche : il ne parvint pas à utiliser sa main droite tant ses doigts étaient engourdis, refusant d'obéir à ses injonctions. Il comprit, en voyant les immondes cicatrices, qu'il avait subi une intervention chirurgicale. Ces images que son inconscient tentait d'imposer à sa pensée étaient donc fondées ! Quelqu'un lui avait greffé des mains, pas ses mains, d'autres mains, les mains d'un autre ! E ne put retenir ses sanglots, ses pleurs.

La porte s'ouvrit sur un vieil homme en redingote, un homme barbu arborant un curieux monocle triangulaire, des fioles plein les poches de son habit ancien.

-Ah ! Vous êtes réveillé... Enfin !

-Où je suis, là ?

-Dans ma modeste demeure.

-Chez vous ?

- Oui.

- Que s'est-il passé ?

- Eh bien... Vous avez eu... Comment dire ? Un accident... C'est cela... Un accident. Les mains tranchées...

- Je sais ! Bordel !

- Oui, Bien sûr... On oublie pas cela... C'était l'année passée.

- Quoi ! Il y a un an ?

- Oui. Votre convalescence a été très longue. Vous avez affronté les ténèbres... Le coma, si vous préférez... Par moment, il a été nécessaire de vous endormir aussi... Vous étiez... Comment dire ? Agité... C'est cela,., Vous étiez agité. Puis, il fallait attendre... Attendre un donateur.

- Un donateur ?

- Pour les mains.

-Ainsi, ce ne sont pas mes mains ?

-Non.

-A qui sont-elles ?

-Je l'ignore.

-Où est le cirque ? Monsieur Astley ?

-Je l'ignore.

- En somme, vous ne savez rien

- Je ne suis qu'un vieux médecin.

- Pourquoi ne m'a-t-on pas conduit à l'hôpital ?

- Astley l'a fait. Les médecins vous ont déclaré cliniquement mort... Le cirque est reparti.

-Qu'est-ce que vous dites ?

-Vous me devez la vie.

-Jamais, je n'oublierai ça...

-Bien.

-Comment êtes-vous parvenu à me soigner ?

-Vous tenez à le savoir ?

-Si j'y tiens ?

- Après votre... Heu... "Mort", l'hôpital a fait appel à un fossoyeur de mes amis... Au lieu de vous enterrer, il vous a conduit ici. Je vous ai maintenu en vie, je vous ai opéré. J'ai greffé de nouvelles mains...

-Les mains d'un trapéziste

-Non.

- A qui sont-elles ? hurla Siméon, désespéré.

- Je ne sais pas... Comment vous sentez-vous ?

Demanda le vieil homme d'un ton enjoué.

- Ça a l'air d'aller.

Sur ces mots, le médecin se pencha sur Siméon, défit les couvertures et ausculta le trapéziste

- Vous semblez en pleine forme ! Ce soir, vous mangerez avec nous.

- Avec nous ?

- Oui. Moi. Ma femme.

- Ah...Vous avez de quoi écrire ?

- Vos mains ne vous autoriseront pas encore ce genre d'exercice...Rien de plus que des gestes...

Brusques... C'est cela... Des gestes brusques

Le médecin répéta ces derniers mots, la mine sombre. La porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage à une jeune femme d'une beauté étourdissante. Siméon se couvrit. Une sorte de respect inexplicable s'imposait à lui en présence de la nouvelle venue, quelque chose de presque religieux. C'était une très jeune femme -le médecin aurait pu être son père. Il était son mari. Siméon ressentit un trouble, un étrange trouble.

- Célia... Ma femme.

Elle ne dit rien.

Célia est muette, Muette et sourde.

Le trapéziste salua la jeune femme du regard. Celle-ci lui répondit d'un signe de la tête. Puis, elle s'approcha du lit, tendit un bol de thé. Le médecin s'approcha à son tour, prit une de ses fioles et versa un liquide verdâtre dans la boisson chaude. La jeune femme avait un visage peu expressif, lointain, les yeux fixes. Comme droguée.

- Buvez ! Intima fermement le vieil homme.

Siméon obtempéra. Il ne s'écoula que quelques secondes avant que le breuvage fasse son effet. Puis, la tête lui tourna, son corps frémit, la pièce se voila, la voix du médecin se fit lointaine, de plus en plus lointaine, Il tenta de résister mais ce fut en pure perte. L'aérien sombra dans l'inconscience.

Combien dormit-il ? Il ne devait jamais le savoir. Quand il s'éveilla de nouveau, la chambre était pleine de monde. Siméon voulut se manifester en parlant mais ses lèvres refusèrent d'articuler le moindre son : il était devenu muet. Un homme au visage fermé était penché sur lui. C'était le seul homme en civil. Les autres portaient des uniformes.

- Qui êtes-vous ? Demanda l'homme, d'un ton agressif

Siméon ne parvint pas à répondre. Il leva les mains, fit signe qu'il désirait écrire. L'homme en civil lui tendit un bloc de papier et une plume mais, en dépit de tous ses efforts, Siméon ne parvint pas à tracer autre chose qu'un charabia illisible,

- C'est un cousin... Antoine Méribeau.

C'était le médecin qui parlait. Sur le moment, cette voix rassura Siméon. Puis, une sueur froide lui glaça le dos. Le vieux docteur mentait ! Il n'en croyait pas ses oreilles...

"Qui est cet Antoine Méribeau ? Pensa-t-il.

Qu'est-ce que cette entourloupe ?"

Ses veines se figeaient.

- Comment dîtes-vous ? demanda l'homme en civil.

- Antoine Méribeau.

La voix du vieux médecin était faible, comme détruite par la douleur. La souffrance d'une émotion difficilement contrôlée. Brusquement, Siméon comprit tout ! Des policiers ! Les hommes qui s'affairaient dans la chambre étaient des policiers ! Il y avait des hommes en blanc, aussi, qui se penchaient près de son lit, et un corps... Un corps que deux nouveaux venus prenaient en photo, s'aidant de flashes violents. Siméon souleva légèrement la tête et vit le corps, celui de la jeune femme du médecin, allongé aux pieds de son lit, les bras en croix, les yeux exorbités, la langue pendante. Comme asphyxiée. Comme étouffée. Comme étranglée. Il perdit connaissance.

Six mois plus tard, la masure du médecin résonna d'un sordide éclat de rire tandis que le vieil homme jetait au feu le journal local. Les pages s'embrasèrent vite, effaçant à jamais le principal titre : Le trapéziste assassin a été guillotiné à l'aube.

 

MATTHIEU BAUMIER

Extrait du recueil "La fête des cendres", Rafaël de Surtis, 1999

 

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BÂTON DE PLUIE

 

"La vie

un peu d'eau

quelques mots sur la langue"

 

Bernard Noël

 

à Carole Feuillant

 

 

N'avoir qu'un bâton de pluie pour rêver le chant de l'eau,

cueillir sa fraîcheur au creux de l'oreille...

La musique de l'eau est appel au poème mais le supplice

de la soif est là qui brûle les papilles d'un désir

douloureux.

Bâton de pluie, je te retourne, ton clapotis me berce,

endort ma fièvre.

Bâton de pluie, tu attises ma soif autant que tu la trompes.

Je ne suis pas tombé de la dernière pluie.

Bâton de pluie, d'une main en amont, coulent de source,

roucoulent, tintinnabulent ces quelques mots dérivant sur

le bout de la langue...

 

MÉNACHÉ,
(Octobre 1999)

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L'ETRANGERE

 

La rencontre eut lieu dans un café. C'était un lundi matin, neuf heures, encore tôt pour le quartier. Elle était assise depuis quelques minutes à la petite table de faux marbre, juste devant la large vitre de l'établissement. En arrivant, elle avait demandé un thé et des croissants avec un accent qui n'était pas passé inaperçu. Le patron avait-il pour cette raison servi l'inconnue avec plus de soin, plus de cérémonial qu'il ne le faisait d'habitude ? Comme elle était assise à côté du radiateur, elle avait bientôt quitté ses gants, son manteau, son charmant béret noir, et son écharpe. Elle avait eu, pour faire ces gestes, une élégance fine et délicieuse. Quelques regards s'étaient attardés à les suivre avec un évident contentement, comme si l'opération longue et précise avait fait glisser dans les muscles et dans l'âme des curieux le même bien-être que l'inconnue devait ignorer ressentir.

L'inhabituelle intonation du "merci" qu'elle chuchota lorsqu'il eût tout disposé sur la table acheva de ravir le patron. C'était doux, c 'était rare, c'était une petite chose qui miroitait faiblement dans la nouveauté du jour qui commençait. En regagnant le comptoir, l'homme fut pris d'une subite ardeur à nettoyer et faire briller tout autour de lui. Il fit cela avec un léger sourire, comme s'il se mettait à effacer la poussière étouffante des jours, le poids des soirs de mauvais temps. Il relevait parfois la tête pour s'assurer des raisons de croire en ce jour miraculeux. Une fois il la vit allumer une cigarette, une autre il la surprit dans la contemplation de la rue qui commençait à s'animer, une autre encore, et elle portait la tasse fumante à ses lèvres puis détachait délicatement un morceau de croissant qu'elle croqua comme une gourmandise, avec une petite moue enfantine.

Ses cheveux châtains, ondulés et épais, elle les rassemblait parfois pour les rejeter en arrière. Elle dégageait alors un visage ovale éclairé par des yeux vifs, étincelants, sa bouche parfaite, à peine rougie par le fard, se refermait fermement sur la cigarette puis laissait filer un petit nuage grisé. Elle n'attendait personne, sinon elle eût fumé plus nerveusement. Le patron savait déchiffrer les gestes des clients. Sa manière de regarder la rue, aussi, n'était pas une façon de passer le temps, non, elle était pleine de vraie curiosité, d'une avidité à saisir, pour les garder longtemps, les images de la ville pour elle étrangère. Il en était là de ses supputations lorsqu'entra Vincent...Comme d'habitude, celui-ci se percha sur un haut tabouret devant le comptoir, lança un grand bonjour à toute la salle, plus un ou deux petits signes à des connaissances qui se tassaient contre le mur du fond et semblèrent alors reprendre vie, se redressèrent sur les banquettes pour répondre à Vincent d'un sourire qui flotta encore longuement sur leurs lèvres. Il commanda son café et commença à plaisanter avec le patron. C'était les vacances, le premier jour des vacances, et l'étudiant se sentait encore plus léger que de coutume. C'était sensible à cette impatience qui le faisait tapoter du pied contre les barreaux du tabouret, ce frémissement qui le parcourait et venait se perdre dans ses longs doigts qui se réchauffaient sur la porcelaine de la tasse blanche.

Lorsque leurs regards se croisèrent, à ces deux-là ( "ces deux-là" pensa aussitôt le patron, "ces deux-là", avec un soupçon d'amertume, mais, de toutes façons, c'était déjà trop tard ... ) Lorsqu'ils se croisèrent, ces deux regards, il ne put que sentir l'infime décharge qui éclata alors.

De dépit, le patron fit siffler la machine à café, un bruit assourdissant qui emplit la salle et fit s'éteindre l'harmonie installée depuis l'entrée de la jeune femme. Tout était si doux jusqu'alors, si brillant. Encore un jour qui ne tiendrait pas sa promesse, encore un. Le patron posa son chiffon, et, avec un soupir de résignation, se servit un café, prit le journal, et alla s'installer à une table près du comptoir.

Les faits divers, puisque ce serait un jour comme un autre, décidément, les faits de la veille, les résultats sportifs, les discours politiques du week-end, toujours les mêmes, usés, usés. Pendant un long moment , il fit un effort sur lui pour ne pas relever la tête, ne pas savoir comment évoluaient les choses à quelques mètres de lui. Le monde, dans le journal, lui ne changeait pas beaucoup. Pendant qu'il lisait, trop consciencieusement, les relations diverses, voici ce qu'il n'avait pas pu voir, là, à trois mètres de lui.

L'étrangère avait sorti de son sac un guide de la ville et un plan qu'elle avait étalé sur la table. Elle allait de l'un à l'autre, recherchant visiblement un monument ou un lieu de visite conseillé. Cela n'avait pas échappé au jeune homme, libre comme l'air pour la semaine. Il l'avait regardée un moment, sans cesser de tambouriner des doigts sur le comptoir ( le petit bruit irritait le patron au fond de sa lecture, mais il se jurait de ne pas céder à la tentation de regarder de ce côté-là, essayait de se rendre sourd au tapotement exaspérant comme un robinet qui fuit).

Enfin, Vincent s'était levé et avancé vers la jeune femme et, conquérant, les mains posées à plat des deux côtés de la table, il avait demandé, dans un sourire "Vous ne connaissez pas la ville ? est-ce que je peux vous aider ?".

Un peu étourdie, elle a relevé la tête de ses papiers dans lesquels elle semblait de plus en plus se perdre. "Oh! C'est gentil !" (Vincent s'émerveilla à son tour de l'intonation mélodieuse de la voix, et plus encore de cette bouche rouge qui lui offrait un sourire si direct).

"C'est vrai, j'ai du mal à me trouver. Où sommes-nous réellement ?"

"Où sommes-nous, réellement ?" Vincent répéta la question avec délice, "réellement ?" ( Il pensa "peut-être au paradis", mais s'abstint d'exprimer sa pensée.)

 

Le patron ne voulait rien entendre, il leva le journal plus haut devant lui, dressé comme un bouclier maintenant. Vincent se pencha vers le plan, la jeune femme s'écarta à peine, leurs têtes se frôlaient, leurs cheveux s'effleuraient, ceux de Vincent, frisottés, presque blonds, ceux de la jeune femme plus foncés, cela rendait un accord de blondeur nuancée, douce comme une lune rousse de nuit d'été. Sans hésiter, Vincent pointa le doigt au beau milieu du plan. "Là, réellement là ! C'est simple, vous voyez, le fleuve, les quais... " Leurs deux têtes, d'un seul mouvement, se relevèrent vers la vitre pour retrouver dehors l'image véridique du petit fil bleu qui serpentait sur le papier.

"Oh! mais je pensais que c'est l'autre !"

"Eh non, c'est bien celui-ci, aucun doute."

Elle le regardait d'un air un peu effaré, cherchant visiblement à comprendre chacun des mots de son compagnon. "Vous permettez ?" (grand regard d'incompréhension de l'étrangère, et sourire) "Je peux m'asseoir ?" expliqua Vincent. "Alors, qu'est-ce que vous voulez voir ? Vous ne connaissez pas du tout la ville ? C'est la première fois que vous venez ici ?"

Vincent s'efforçait de parler lentement et distinctement. Malgré ses efforts, il percevait bien que ce qu'il disait était sinon incompréhensible, du moins que la jeune femme accédait à la signification avec un certain temps de décalage, qu'elle devait saisir le sens global de ses propos sans que pour autant elle pût traduire chacun des mots pris isolément. Lui qui était d'ordinaire si volubile consentit à l'effort de choisir ses termes et d'en limiter le nombre. C'était un cadeau qu'il faisait à la beauté de l'inconnue assise devant lui.

Lorsqu'ils éclatèrent de rire ensemble pour la première fois, le patron ne put résister au désir douloureux d'abaisser son journal, et de regarder enfin. Ils étaient si joyeux. ces deux rires accordés. Ils étaient là, attablés, et se faisant face, comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Le rire les unissait plus intimement peut-être que les plus douces caresses des amants.

Mais, de les voir ainsi familiers, il lui sembla que la jeune femme avait maintenant perdu ce fascinant attrait qu'elle avait laissé miroiter pendant quelques minutes à son arrivée dans le café. Le charme avait terni, maintenant, ce n'était plus qu'une belle femme, plus qu'une belle femme...

Le patron en voulait bien plus à Vincent d'avoir galvaudé l'inconnue que d'avoir encore une fois remporté une victoire, si facile fut-elle.

La rage grossissait en lui, serrait sa gorge.

Le ciel, jusqu'alors d'un gris moutonnant laissa fuser une belle lumière, un rayon neuf, qui adoucit d'un coup de pinceau toutes les nuances de couleurs de la salle et blondit plus encore les deux chevelures des jeunes gens. Ils tournèrent la tête vers le ciel en un même mouvement et leur rire mourut en un sourire plein de promesses lorsqu'ils se regardèrent à nouveau. Le soleil pouvait briller pour eux maintenant. Il n'y aurait plus rien de neuf dans ce jour, comme dans les autres, passés et morts. Les chromes et les cuivres pouvaient briller sur le comptoir, c'était pour rien.

 

Profitant de ce que le patron les regardait, sans même voir la fureur dans ses yeux, Vincent lui fit signe qu'il voulait régler les consommations. Il se leva lentement, prit le temps assassin de plier soigneusement le journal, d'aller poser sa tasse sale dans l'évier, de s'essuyer les mains, de taper lentement les chiffres sur la caisse enregistreuse et il finit par présenter la note à l'étudiant.

Une note comme une autre, rien de plus, peut-on faire payer la désillusion ? Il n'eut pas un regard pour l'inconnue qui, d'ailleurs, ne l'était plus.

Royalement, Vincent régla les deux boissons. Le patron rendit sou à sou la monnaie et repoussa dédaigneusement le pourboire que le conquérant profanateur lui accordait. Celui-ci, ne comprenant rien, le laissa quand même sur la table et, haussant les épaules, offrit encore un sourire complice à la femme. Avant de quitter la salle, elle saisit en hâte ses affaires et, sans prendre le temps de se couvrir, elle suivit Vincent qui tenait déjà la porte grand ouverte pour son passage.

Alors les nuages regagnèrent le terrain qu'ils avaient cédé au soleil. Le petit café se rembrunit.

"Cette histoire est déjà écrite, jusqu'au bout" se dit le patron, en les voyant glisser joyeusement de l'autre côté de la grande vitre. "Déjà écrite et rabâchée".

Il prit la tasse, la corbeille de croissants, rafla rageusement les petites pièces abandonnées comme une aumône sur la table et passa un coup de chiffon humide sur le faux marbre.

Nicole Vidal-Chich

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