Les
mains du trapéziste.
Le Grand
Amphithéâtre d'Astley parcourait les routes
ensoleillées du pays depuis un couple de mois.
C'était comme une migration vers le sud, loin des
risques récurrents de pluie de l'archipel
britannique. C'était aussi un constat : en ces temps
de pénurie, le cirque vendait mieux ses atouts aux
latins qu'aux rugueuses peuplades du nord.
Le cirque était
installé à Cluny depuis une semaine. Tous
comptaient sur ce séjour pour renflouer les caisses.
La vie était dure pour les nomades et les espoirs
placés sur le goût du spectacle des gens du
vieux continent étaient tombés à l'eau.
Alors, monsieur Astley avait choisi Cluny. Pour l'affluence
que l'ancienne cité abbatiale suscitait au mois
d'août, pour les foules que la ville
médiévale drainait. Il escomptait un public
nombreux, un chaleureux public venu de tous les horizons.
Les touristes de Cluny n'étaient pas vraiment comme
ceux des autres hauts-lieux du patrimoine européen,
c'étaient aussi des pèlerins. Monsieur Astley
avait parié sur le besoin de détente de ces
familles abreuvées de culture tout au long de la
journée et il ne s'était pas trompé :
habitants de Cluny comme gens de passage étaient
venus en masse pour assister aux représentations
données sous le chapiteau du Grand
Amphithéâtre. C'était la bourrée
tous les soirs. De quoi rendre heureux n'importe quel
propriétaire de cirque.
Monsieur Astley respirait le
bonheur depuis le début de la semaine. Il avait un
sourire à peine humain, de ces sourires qui creusent
une béance sur le visage et, ce sourire, il
l'arborait fièrement à chaque moment de la
journée. Peu lui importaient les semaines à
venir : les caisses du Grand Amphithéâtre ne
sonnaient plus creux elles étaient pleines d'un bon
argent, sonnant et trébuchant. Ainsi, tous ces
branques venus applaudir les numéros du cirque
avaient fait de Léonard Astley un être joyeux.
C'était assez inhabituel pour être
signalé et remarqué. Plus même :
c'était tellement surprenant que le bonheur du patron
essaimait, resplendissait sur les figures des artistes. Il
n'y avait plus de tensions, plus de rixes, plus de
médisances, plus de haines ni de rancurs.
C'était un halo, ce cirque, une espèce de lien
de félicité éternelle.
L'Amphithéâtre d'Astley avait tout d'une Terre
Promise, d'un de ces phalanstères utopiques, d'une de
ces sempiternelles croyances en un monde meilleur,
C'était vrai : tout allait bien ! Il n'y avait pas eu
de rat, tous les numéros défilaient, se
succédaient sous le signe d'une beauté sans
faille, Mais, tout a une fin.
Le 18 août, le Grand
Amphithéâtre d'Astley devait plier bagages,
C'était le dernier soir, celui d'avant le
départ. La dernière représentation
avant le long étirement des caravanes, des camions et
des cages sur les routes sinueuses de Bourgogne. Avant
l'entrée en d'autres contrées, peut-être
moins prometteuses.
L'ultime représentation
avait été sublime. Même le baron -le
vieil Anatole et sa barbe blanchie par les ans, l'ancien
clown adepte d'éblouissants charivaris -était
déchaîné, engoncé dans sa robe
pailletée, élimée. Anatole ne
râlait plus comme à son habitude. Il se tenait
à l'entrée du chapiteau bleu et rouge, immense
toile sur laquelle le nom du cirque brillait en lettres
d'or, étincelait de mille reflets de lumière.
Le vieil Anatole criait, jurait, interpellait, riait,
insultait les passants, leur intimant l'ordre de le suivre,
de se joindre à la féerie sans discuter. De
venir s'asseoir à l'abri du mât central, sous
le kiosque, de venir rire, pleurer, s'émouvoir. Et
les spectateurs traversaient le parc des caravanes sur son
appel, comme happés par la vigueur d'un filin
magique, émerveillés, les yeux
révulsés de désirs
réveillés. Pourtant, c'était loin
d'être un homme profondément bon, le vieil
Anatole. A chaque spectateur racolé, il affichait une
curieuse physionomie -un mélange de grimaces et de
rictus- pour murmurer un discret "pantre !", moi qui ne
revêtait guère de signification aux oreilles
des badauds recrutés mais que toute personne
informée connaissait comme une façon
méprisante de désigner les étrangers au
monde du voyage. Ce n'était pas vraiment de sa faute,
au vieil Anatole, mais plutôt celle de la frustration,
celle d'être exclu des représentations, vaincu
par l'âge et l'arthrite. Celle de n'être plus
bon à rien, sinon à faire le baron en
gesticulant devant l'entrée du chapiteau puis,
pendant le spectacle, de s'éloigner, seul, vers les
cages des animaux pour donner leur crigne aux
fauves.
Ce soir-là, le vieil Anatole
aurait pu s'évanouir dans la nature, cela n'eut rien
changé. C'était la bourrée, la vraie
bourrée, comme cela n'arrive qu'une fois dans
l'histoire d'un cirque : il n'y avait plus un strapontin,
plus un grain de terre battue de libre. La foule
était venue, compacte, en familles élargies,
pour participer aux derniers émois clunisois du
cirque d'Astley. Le plus étrange était le
nombre d'adultes, nombre au moins aussi important que celui
des enfants. Tout Cluny était là. Le vieil
Anatole dut serrer quantité de mains, chose qu'il
détestait par-dessus tout, celles des spectateurs
venus pour la seconde, voire même pour la
troisième fois.
La représentation tint
toutes ses promesses. Sous les regards heureux, les larmes,
les applaudissements, les cris et les syncopes d'un public
complètement déchaîné.
L'atmosphère était chargée
d'électricité, étouffante de joie. Le
Grand Amphithéâtre d'Astley n'était plus
un cirque, c'était une messe du bonheur, une
communion des sens et son patron, monsieur Astley,
frissonnait dans son costume de Grand Architecte de
l'Univers clunisois. Monsieur Astley était le Grand
Maître d'un soir.
Les lumières de la piste aux
étoiles s'étaient éteintes brusquement,
comme pour imposer le silence. Une tendre ambiance monacale
s'était instantanément abattue sous le
kiosque. Le spectacle avait commencé, Ce ne fut
qu'émerveillement. Les clowns étaient venus se
rouler, se culbuter, se gifler sur la terre battue en un
charivari hilarant, un prélude comique aux
numéros tragiques qui devaient suivre. Mais, une
telle soirée, unique, inoubliable, ne saurait
être relatée autrement que par ses points
culminants. Ainsi, l'extase fut au rendez-vous de la peur
quand le fougueux Aldebert fit marcher un poilu sur ses
pattes avant, la trompe pendue sur le côté,
avant de l'installer à table pour le faire manger
comme un être humain. Ensuite, Canari -c'était
le nom de l'ours - joua de la grosse caisse d'une
manière à faire pâlir la fanfare
municipale et, clou du numéro, traversa la piste
à plusieurs reprises, sur des planches de chêne
renforcées de filins d'acier, à vingt
mètres du soi. Canari, c'était l'ours
funambule et ses exploits soutirèrent des sanglots
d'effroi au public. Après, il y avait eu des
cavaliers, des chevaux. Ceux-ci galopaient en rond tandis
ceux-là se penchaient, les cheveux balayant le sol.
Sans selles. Il y avait eu la fulgurance de l'homme-obus
qui, après être entré dans le canon sous
les vivats du public, avait commandé à
l'auguste de soirée, l'homme chargé de boucher
les trous entre les numéros, d'allumer la
mèche et de s'écarter afin d'éviter
tout danger. Quelques secondes s'étaient
écoulées sous les roulements de tambour puis,
l'homme-obus s'était envolé vers un ailleurs
inconnu, inimaginable, transperçant le faîte du
kiosque. Longtemps après le spectacle, ils
étaient encore nombreux à s'interroger sur le
devenir de l'homme-obus, certains affirmant qu'il devait
bien avoir atteint la lune, d'autres disant plus
prosaïquement qu'il pouvait aussi s'être
emmêlé les pinceaux en haut du clocher de
l'église.
Ce spectacle, c'était une
véritable béatitude répercutée,
comme par métaphore, sur le sourire de monsieur
Astley. Jusqu'à l'accident. La soirée
était bien entamée, rythmée par les
souffles de plaisir d'un public enthousiaste, acquis, quand
Siméon l'aérien, acrobate de son état,
pénétra, son tour venu, au cur de la
piste. Les anneaux étaient installés, la piste
éclairée par des faisceaux de lumière
halée. Siméon s'élança,
enchaîna quelques culbutes pour s'échauffer
puis saisit les anneaux. Son numéro tourna l'esprit
des spectateurs les plus endurcis, entraîna
jusqu'à ceux qui l'avaient déjà vu agir
: on eut dit que l'aérien et les cordes faisaient
corps jusqu'à ne plus former qu'une seule âme,
on eut dit que les anneaux n'étaient rien de plus que
les membres naturels de Siméon. C'était cela.
Ce n'était pas un numéro de cirque,
c'était la mise en scène d'une créature
surnaturelle, un de ces êtres mythiques ou
légendaires. Siméon était né les
doigts accrochés aux anneaux du Grand
Amphithéâtre d'Astley et, tandis qu'il
pirouettait, pendant que son corps se convulsait, que sa
peau se révulsait, la foule roulait des yeux fous,
cherchait à comprendre le sens d'une telle folie
jubilatoire. Mais, ce soir-là, Siméon avait
confondu le nain qu'il était avec le géant du
trapèze qu'il avait souhaiter devenir. Sous le regard
inquiet d'Astley, l'aérien avait décidé
de tenter une prouesse surréaliste, un tour autrefois
réalisé par Sardoli, une figure qui consistait
à s'envoler, depuis les anneaux, au-delà d'une
immense lame tranchante avant d'atterrir, debout, face aux
spectateurs. Astley se rongeait les ongles. Siméon
s'envola. Il retomba, face au public. Les deux pieds bien en
appui sur la terre battue, dans un silence glacial,
angoissant. Sur le coup, son visage exprima de
l'incompréhension. Puis, il y eut la douleur.
Siméon n'avait pas complètement
évité la lame d'acier et ses bras pendaient,
les deux mains sectionnées, un sang presque noir
s'écoulant en flots tumultueux sur le sol. Ses
avant-bras n'étaient plus que deux tristes moignons
de chairs arrachées.
Il perdit connaissance et
s'écroula à terre. Quand il se
réveilla, Siméon ne reconnut pas les lieux qui
l'entouraient. Il était sûr d'une chose : de ne
point être dans sa caravane. Il était
allongé dans un lit confortable, un lit à
baldaquin, au centre d'une petite pièce sombre, sans
fenêtre. Une forte odeur médicamenteuse
imprégnait l'espace, une de ces odeurs propres aux
hôpitaux. Sa mémoire lui revint tandis qu'il
observait la pièce, sa mémoire et celle de la
souffrance ressentie. Siméon souleva ses bras,
découvrant ses mains. Ses mains... Il n'en
était pas si sûr. Il y avait quelque chose qui
tiraillait sa conscience, des images floues d'une
opération subie au plus fort du coma... Ses mains...
Celles qu'il voyait étaient fluettes, peu
musclées, ne ressemblaient pas aux mains d'un
trapéziste. Alors, alors seulement, il remarqua les
bandelettes médicales qui recouvraient ses poignets.
Siméon s'aida de ses dents pour libérer son
poignet gauche : il ne parvint pas à utiliser sa main
droite tant ses doigts étaient engourdis, refusant
d'obéir à ses injonctions. Il comprit, en
voyant les immondes cicatrices, qu'il avait subi une
intervention chirurgicale. Ces images que son inconscient
tentait d'imposer à sa pensée étaient
donc fondées ! Quelqu'un lui avait greffé des
mains, pas ses mains, d'autres mains, les mains d'un autre !
E ne put retenir ses sanglots, ses pleurs.
La porte s'ouvrit sur un vieil
homme en redingote, un homme barbu arborant un curieux
monocle triangulaire, des fioles plein les poches de son
habit ancien.
-Ah ! Vous êtes
réveillé... Enfin !
-Où je suis, là
?
-Dans ma modeste
demeure.
-Chez vous ?
- Oui.
- Que s'est-il passé
?
- Eh bien... Vous avez eu...
Comment dire ? Un accident... C'est cela... Un accident. Les
mains tranchées...
- Je sais ! Bordel !
- Oui, Bien sûr... On oublie
pas cela... C'était l'année
passée.
- Quoi ! Il y a un an ?
- Oui. Votre convalescence a
été très longue. Vous avez
affronté les ténèbres... Le coma, si
vous préférez... Par moment, il a
été nécessaire de vous endormir
aussi... Vous étiez... Comment dire ? Agité...
C'est cela,., Vous étiez agité. Puis, il
fallait attendre... Attendre un donateur.
- Un donateur ?
- Pour les mains.
-Ainsi, ce ne sont pas mes mains
?
-Non.
-A qui sont-elles ?
-Je l'ignore.
-Où est le cirque ? Monsieur
Astley ?
-Je l'ignore.
- En somme, vous ne savez
rien
- Je ne suis qu'un vieux
médecin.
- Pourquoi ne m'a-t-on pas conduit
à l'hôpital ?
- Astley l'a fait. Les
médecins vous ont déclaré cliniquement
mort... Le cirque est reparti.
-Qu'est-ce que vous dites
?
-Vous me devez la vie.
-Jamais, je n'oublierai
ça...
-Bien.
-Comment êtes-vous parvenu
à me soigner ?
-Vous tenez à le savoir
?
-Si j'y tiens ?
- Après votre... Heu...
"Mort", l'hôpital a fait appel à un fossoyeur
de mes amis... Au lieu de vous enterrer, il vous a conduit
ici. Je vous ai maintenu en vie, je vous ai
opéré. J'ai greffé de nouvelles
mains...
-Les mains d'un
trapéziste
-Non.
- A qui sont-elles ? hurla
Siméon, désespéré.
- Je ne sais pas... Comment vous
sentez-vous ?
Demanda le vieil homme d'un ton
enjoué.
- Ça a l'air
d'aller.
Sur ces mots, le médecin se
pencha sur Siméon, défit les couvertures et
ausculta le trapéziste
- Vous semblez en pleine forme ! Ce
soir, vous mangerez avec nous.
- Avec nous ?
- Oui. Moi. Ma femme.
- Ah...Vous avez de quoi
écrire ?
- Vos mains ne vous autoriseront
pas encore ce genre d'exercice...Rien de plus que des
gestes...
Brusques... C'est cela... Des
gestes brusques
Le médecin
répéta ces derniers mots, la mine sombre. La
porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage à une
jeune femme d'une beauté étourdissante.
Siméon se couvrit. Une sorte de respect inexplicable
s'imposait à lui en présence de la nouvelle
venue, quelque chose de presque religieux. C'était
une très jeune femme -le médecin aurait pu
être son père. Il était son mari.
Siméon ressentit un trouble, un étrange
trouble.
- Célia... Ma
femme.
Elle ne dit rien.
Célia est muette, Muette et
sourde.
Le trapéziste salua la jeune
femme du regard. Celle-ci lui répondit d'un signe de
la tête. Puis, elle s'approcha du lit, tendit un bol
de thé. Le médecin s'approcha à son
tour, prit une de ses fioles et versa un liquide
verdâtre dans la boisson chaude. La jeune femme avait
un visage peu expressif, lointain, les yeux fixes. Comme
droguée.
- Buvez ! Intima fermement le vieil
homme.
Siméon obtempéra. Il
ne s'écoula que quelques secondes avant que le
breuvage fasse son effet. Puis, la tête lui tourna,
son corps frémit, la pièce se voila, la voix
du médecin se fit lointaine, de plus en plus
lointaine, Il tenta de résister mais ce fut en pure
perte. L'aérien sombra dans
l'inconscience.
Combien dormit-il ? Il ne devait
jamais le savoir. Quand il s'éveilla de nouveau, la
chambre était pleine de monde. Siméon voulut
se manifester en parlant mais ses lèvres
refusèrent d'articuler le moindre son : il
était devenu muet. Un homme au visage fermé
était penché sur lui. C'était le seul
homme en civil. Les autres portaient des
uniformes.
- Qui êtes-vous ? Demanda
l'homme, d'un ton agressif
Siméon ne parvint pas
à répondre. Il leva les mains, fit signe qu'il
désirait écrire. L'homme en civil lui tendit
un bloc de papier et une plume mais, en dépit de tous
ses efforts, Siméon ne parvint pas à tracer
autre chose qu'un charabia illisible,
- C'est un cousin... Antoine
Méribeau.
C'était le médecin
qui parlait. Sur le moment, cette voix rassura
Siméon. Puis, une sueur froide lui glaça le
dos. Le vieux docteur mentait ! Il n'en croyait pas ses
oreilles...
"Qui est cet Antoine
Méribeau ? Pensa-t-il.
Qu'est-ce que cette entourloupe
?"
Ses veines se figeaient.
- Comment dîtes-vous ?
demanda l'homme en civil.
- Antoine
Méribeau.
La voix du vieux médecin
était faible, comme détruite par la douleur.
La souffrance d'une émotion difficilement
contrôlée. Brusquement, Siméon comprit
tout ! Des policiers ! Les hommes qui s'affairaient dans la
chambre étaient des policiers ! Il y avait des hommes
en blanc, aussi, qui se penchaient près de son lit,
et un corps... Un corps que deux nouveaux venus prenaient en
photo, s'aidant de flashes violents. Siméon souleva
légèrement la tête et vit le corps,
celui de la jeune femme du médecin, allongé
aux pieds de son lit, les bras en croix, les yeux
exorbités, la langue pendante. Comme
asphyxiée. Comme étouffée. Comme
étranglée. Il perdit connaissance.
Six mois plus tard, la masure du
médecin résonna d'un sordide éclat de
rire tandis que le vieil homme jetait au feu le journal
local. Les pages s'embrasèrent vite, effaçant
à jamais le principal titre : Le
trapéziste assassin a été
guillotiné à l'aube.
MATTHIEU BAUMIER
Extrait du recueil "La
fête des cendres", Rafaël de Surtis,
1999
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