François

 

 

PERCHE

 

Extrait, "Un long chemin", roman, HB Éditions

 

Maintenant, c'est fini.

Il s'est débattu, il a connu la solitude, la plus terrible, celle au milieu des autres, celle au milieu des gens que l'on dit "proches".

Il y a des solitudes fécondes, des solitudes mortes.

Il vivait à peine dans sa solitude stérile.

 

Je ne veux pas être pris au piège de mon écriture. Je n'ai aucune certitude. Mais les vieilles souffrances sont finies.

Mon perpétuel déracinement est terminé - même si je pense que mes racines n'ont poussé nulle part.

 

Longtemps, l'homme eut la tentation de renoncer. Il a d'ailleurs renoncé, un long temps.

Je parle de l'écriture. Un douloureux silence. Il avait découvert que le chemin était brisé.

Écrire est toujours un douloureux passage, encore faut-il avoir la force de le trouver.

Je n'en pouvais plus de porter mon propre deuil.

Maintenant, j'ai cassé ma solitude, brisé mon silence, je parle à nouveau.

Il écrit, à nouveau.

 

Extrait, L'oreille du libraire, HB éditions

 

J'ai acheté un cahier.

Je t'écris.

Quelques mots de ma vie.

Je commence par une date : le 20 mars 1987.

Dans ma vie, c'était le premier jour de la librairie.

C'est peut-être ce jour-là que je suis né une seconde fois.

C'est à partir de ce jour-là que je me suis mis à re-écrire, après de longues années de silence douloureux.

Dès la naissance de la librairie, j'ai été immédiatement entouré de voix. Je me suis mis à les collectionner comme d'autres les cartes postales.

Je les classe, les inventorie, les collationne.

Chaque voix y a sa place.

J'ai le même regard pour "mes" voix que pour les livres que j'expose dans les rayons et sur les tables. Il y a la même vibration d'humanité.

J'ai commençé à écrire des monologues, des dialogues à base de ces voix perdues, assaillantes, insistantes, dures parfois.

Besogneux du crayon et du papier, j'écrivais chaque jour le produit du rapt quotidien, les paroles ramassées au-dessus des livres, les confidences, les cris, les murmures, les angoisses, les appels au secours.

Sur mes cahiers, ces voix s'échappent, se dénudent, s'enchevêtrent, se répondent.

Les voix apparemment sages, dans mes cahiers, avec leur bruit d'écriture, sont tout le temps prêtes à s'abattre sur leur éventuel lecteur, à l'envahir de leurs souffrances , de leurs solitudes, de leurs désespérances.

 

 

 

 

Celui qui vient le courrier à la main, éditions Paupières de terre,

On ne le sait peut-être pas ; nos vies sont jalonnées de facteurs.

Discrètement.

 

J'ai, dans mes oreilles, la phrase rituelle qu'on leur lançait dans mon enfance.

Facteur, vous prendrez bien un verre.

Dans nos villes, rares sont ceux qui leur serrent la main ; ils aboutissent presque toujours aux concierges, ces dévoreuses de facteurs.

Parfois, il y en a un qui s'égare chez vous pour une lettre recommandée, mais les lettres recommandées font peur.

Facteur, vous prendrez bien un verre.

J'ai prononcé cette phrase, l'autre jour, à un facteur venu me faire signer un papier rose. J'ai vu, en face de moi, alors, la tête d'un facteur heureux. Ça me rappelle mon enfance, il m'a dit, avec un bel accent du sud-ouest.

 

Le premier facteur de mon enfance, c'était Deltreuilh. Pas un facteur en titre, remplaçant, intérimaire.

Mais un vrai facteur. De vocation.

On disait de lui, c'est un homme de services. Il était toujours prêt à rendre service. Il avait une tournée de dix-huit kilomètres. Sous l'occupation, et même un peu après, ll la faisait à pieds. Dix-huit kilomètres. Par temps de froid, par temps de neige, par temps de pluie, par temps de soleil.

Allez, facteur, vous prendrez bien un verre.

La route est longue. Et les verres s'additionnent, au fil des kilomètres.

Un petit verre , pour vous donner du courage, facteur.

 

 

 

 

 

Pierres indigènes, poésie, éditions Rougerie

 

je veux parler du Chiapas

glissé dans l'entaille de nos chairs

les eaux s'ouvrent

ruissellent dans l'après-midi

la durée modifiée

les flaques de lumière

les phrases de silence

les mots mutilés

rien ne répond et tout appelle

des ombres indécises sur la montagne

une présence définitive

- nous la connaissons -

de quel temps inconnu

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la pluie au monde

 

écrire

l'odeur de la pluie

de l'herbe

de la terre

la rivière qui déborde

la boue

 

les paroles ne s'éparpillent plus

s'accrochent à la terre

à la pluie

le premier mot crié

le cri dans les mots tracés

le passage au monde

 

seul le colibri suit les rêves de l'Indien

 

là-bas

une croix près d'une source

 

 

 

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