|
|
|
||||||||||
J'ai acheté un
cahier. Je t'écris. Quelques mots de ma
vie. Je commence par une date : le
20 mars 1987. Dans ma vie, c'était
le premier jour de la librairie. C'est peut-être ce
jour-là que je suis né une seconde
fois. C'est à partir de ce
jour-là que je me suis mis à
re-écrire, après de longues
années de silence douloureux. Dès la naissance de la
librairie, j'ai été
immédiatement entouré de voix. Je me
suis mis à les collectionner comme d'autres
les cartes postales. Je les classe, les
inventorie, les collationne. Chaque voix y a sa
place. J'ai le même regard
pour "mes" voix que pour les livres que j'expose
dans les rayons et sur les tables. Il y a la
même vibration d'humanité. J'ai commençé
à écrire des monologues, des
dialogues à base de ces voix perdues,
assaillantes, insistantes, dures
parfois. Besogneux du crayon et du
papier, j'écrivais chaque jour le produit du
rapt quotidien, les paroles ramassées
au-dessus des livres, les confidences, les cris,
les murmures, les angoisses, les appels au
secours. Sur mes cahiers, ces voix
s'échappent, se dénudent,
s'enchevêtrent, se
répondent. Les voix apparemment sages,
dans mes cahiers, avec leur bruit
d'écriture, sont tout le temps prêtes
à s'abattre sur leur éventuel
lecteur, à l'envahir de leurs souffrances ,
de leurs solitudes, de leurs
désespérances. On ne le sait peut-être
pas ; nos vies sont jalonnées de facteurs.
Discrètement. J'ai, dans mes oreilles, la
phrase rituelle qu'on leur lançait dans mon
enfance. Facteur, vous prendrez
bien un verre. Dans nos villes, rares sont
ceux qui leur serrent la main ; ils aboutissent
presque toujours aux concierges, ces
dévoreuses de facteurs. Parfois, il y en a un qui
s'égare chez vous pour une lettre
recommandée, mais les lettres
recommandées font peur. Facteur, vous prendrez bien
un verre. J'ai prononcé cette
phrase, l'autre jour, à un facteur venu me
faire signer un papier rose. J'ai vu, en face de
moi, alors, la tête d'un facteur heureux.
Ça me rappelle mon enfance, il m'a dit, avec
un bel accent du sud-ouest. Le premier facteur de mon
enfance, c'était Deltreuilh. Pas un facteur
en titre, remplaçant,
intérimaire. Mais un vrai facteur. De
vocation. On disait de lui, c'est un
homme de services. Il était toujours
prêt à rendre service. Il avait une
tournée de dix-huit kilomètres. Sous
l'occupation, et même un peu après, ll
la faisait à pieds. Dix-huit
kilomètres. Par temps de froid, par temps de
neige, par temps de pluie, par temps de
soleil. Allez, facteur, vous
prendrez bien un verre. La route est longue. Et les
verres s'additionnent, au fil des
kilomètres. Un petit verre , pour vous
donner du courage, facteur.
|
|||||||||||
|
|