ENTRETIEN
AVEC GABRIEL LE GAL
(glossaire)
Afin d'entrer plus intimement dans
l'oeuvre de Gabriel Le Gal, nous avons pensé qu'il
serait fructueux de nous arrêter sur certains mots.
Ces mots sont comme les points culminants d'une chaîne
montagneuse, ceux qui ressortent avec évidence des
lectures et relectures des poèmes : nous ne les avons
pas vraiment "choisis", ils se sont imposés. Le fait
de les rassembler ici permet de souligner l'unité
essentielle de cette oeuvre qui n'a besoin de nul recours
artificiel à une quelconque "composition" puisque
cette unité réside dans le regard-même
du poète.
Aussi ai-je proposé
à Gabriel Le Gal de "parier" sur chacun de ces
mots.
Nicole Chich :
ACCORD. C'est un des mots fondamentaux de ton oeuvre
où on le retrouve porteur de ses trois sens :
l'harmonie d'abord, puis l'idée du don (ce qui est
accordé), et, enfin, le "oui" (donner son accord).
C'est ce qui est à la fois donné et
recherché dans le monde : donné dans les
instants de grâce, et ce que le poète cherche
à restituer par les mots (restituer l'accord qui
s'offre à tous nos sens) mais aussi à
créer de toutes pièces pour le
"redonner"...
Gabriel Le Gal :
Je découvre un peu, dans la mesure où tu
relies des choses, ce thème du "oui", effectivement,
tu vois l'accord, et je n'y avais pas pensé. Pour
moi, le sens le plus évident, c'est bien le fait de
se retrouver en complicité avec le monde, et en
complicité heureuse, ce qui veut dire sans doute que
l'accord n'est pas donné, que le poème est le
lieu où il se donne et, en même temps, c'est
parce qu'il y a accord peut-être que le poème
peutjaillir. C'est une relation d'enracinement cosmique.
Est-ce que le monde nous échappe, ou est-ce qu'il y a
des moments où on l'habite vraiment et, quand il est
permis de l'habiter, il y a une complicité ouverte
entre le monde et soi, et effectivement, du coup, on peut
dire oui, un oui joyeux, et là je me suis dit qu'il y
avait quelques poèmes d'Ungaretti que je
décalque un peu :
|
j'ai
été
une flaque de
ténèbres
à cette heure je
mords
l'espace
comme un enfant la mamelle
à cette heureje
suis saoul
d'univers.
Là, c'est l'accord
OUI.
|
N.C. : APPROCHER. on
peut même dire "approcher seulement" pour ne pas
"gêner", mais cette volonté de respect de ce
qui est donné aux sens est tourmentée
quelquefois par le désir de toucher physiquement, et
en même temps il y a la volonté de faire
"coller" les mots à ce qui est perçu. Je vois
aussi la nécessité de laisser l'espace
nécessaire au surgissement du
poème.
G. Le Gal : Oui,
c'est vrai. Laisser un espace où les gens, les
choses, peuvent exister, ne pas se les approprier,
certainement. Mais le premier sens, pour moi, c'est quand
même plutôt le fait qu'on ne peut qu'approcher
et qu'on n'arrivera pas, par le chant, à rejoindre
les choses. De toute façon, on n'y arriverait pas.
J'essaie de dire toujours cette hantise de chanter la
lumière, en sachant bien que c'est impossible,
finalement c'est l'idée qu'on est voué
à quelque chose d'intéressant parce
qu'impossible. On ne peut qu'en approcher, le poème
ne peut que prétendre à ne pas en être
trop loin.
N.C. : Ce qui
n'empêche, parfois, le désir d'aller plus
loin...
G. Le Gal : C'est
contradictoire, il y a quand même ce que j'ai
appelé la sûre brusquerie, le coup de patte du
chat qui, quand même, malgré tout, veut toucher
juste.
N.C. : Il y a une
volonté de respect et en même temps un sourd
désir de transgresser...
G.Le Gal : Oui, et
malgré tout, c'est quand même pas mal quand on
a réussi à attraper, c'est vrai...
N.C. : CIRCULATION
(auquel j'ai relié échange, et
lumière). Cette circulation c'est celle de la vie qui
se fait par la lumière, qui est
présentée comme le fluide
révélateur qui passe par l'oeil aux
aguets.
G. Le Gal : du bleu
circule dans les branchages...
Je crois qu'il y a l'idée de
la forme, les formes en mouvements. Un bon poème est
une forme en mouvement, et donc un poème dans lequel
il y a de la circulation. Le poème essaie
d'épouser cette circulation, je suis moins sensible
aux choses qui ne feraient que passer : pour moi, elles
circulent plus qu'elles ne passent. Il s'agit que la
poésie soit aussi en mouvement pour être
à l'unisson de cette circulation.
N.C. : COMMENCER (et
non recommencer).
"Soudain une femme devenait femme
qu'on n'avait jamais vue".
Je le vois dans ce sens : des
choses qui sont là chaque jour et qui, brusquement,
naissent sous un regard différent, dans un instant
précis...
G. Le Gal : Oui, sans
doute, mais, chez moi, commencer est plus volontariste ;
c'est l'idée qu'on prend des bugnes, mais que le
monde est toujours neuf : impatient jusqu'à la fin de
commencer.
C'est ce qui m'avait marqué
chez Matisse : quand il ne peut plus peindre, il se met
à faire des découpages, et il repart. J'adore
ça, peut-être parce que j'ai commencé
à écrire tard. Soi-même, il faut
être un perpétuel commençant.
N.C. : CONTOUR. J'ai
rapproché de ce mot d'autres termes qui reviennent
souvent dans tes poèmes :limite, tranchant,
traverser, pinceau, éclair...
G.Le Gal : C'est vrai
que je me donne bien des limites et bien des contours, et
c'est assez paradoxal parce qu'au fond je me dis qu'il y a
quand même en moi un goût de ce qui est
éphémère et qui passe, un goût du
fragile et, ce fragile insaisissable, j'ai quand même
le désir de l'attraper, et j'ai des mots
d'encadrement...
N.C : Oui, j'ai bien
senti que cette idée de contour est
l'équivalent dans l'espace de celle d'instant dans le
temps, c'est lié au jaillisement des choses, à
ce qui prend vie même dans le paysage le plus
inanimé.
G.Le Gal : On est
là pour souligner les choses, les montrer, les
pointer, et tenter une formule, d'où elles ne
pourraient pas échapper. On les tient, les choses qui
passent, malgré tout...
N.C : COULEURS. On a
déjà évoqué leur importance dans
l'article : les choses viennent à nous en proclamant
leurs couleurs.
G.Le Gal : On me dit
souvent que je fais de la peinture avec les mots ...
Là aussi il y a un beau texte d'Ungaretti
:
|
Chaque couleur
s'étend à son aise et
s'installe
au milieu des autres
couleurs
pour être si vous la
regardez plus seule.
|
Il y a à la fois la
multiplicité des couleurs, et, cependant, chaque
couleur garde sa personnalité. C'est la
singularité qui est intéressante.
N.C : EPAISSEUR.
Encore un mot important puisque tu l'écris même
avec une majuscule, ce qui est rare dans tes poèmes.
C'est la réalité antinomique du contour, c'est
l'inépuisable fonds du monde. Comme d'un volcan,
surgit de cette épaisseur l'apparence linéaire
qui n'a de, vie que par ce qui demeure à l'ombre, et
enfoui.
L'épaisseur, c'est aussi ce
qui nous sépare des choses et des êtres, cette
distance que le poète tente de réduire, que
les mots voudraient traverser. Il y a l'épaisseur du
monde et l'épaisseur qui nous sépare de
l'expression, de l'adéquation.
G.Le Gal : Je suis
moins sensible à ce deuxième aspect, je suis
plus sensible au fait que le monde est inépuisable :
une couleur en cache une autre, il faut aller voir dans les
replis, il y aura toujours à dire.
N.C : Pour ce qui est
d'être séparé par l'épaisseur, tu
le dis quand même : la sans fin renaissante
épaisseur"... Il y a une volonté de la
réduire "la mettre en pièce,
l'épuiser".
G.Le Gal : Oui, au
fond c'est quand même l'idée de réduire,
l'idée de l'indicible, de l'inexprimable... il faut
aller au plus loin de ce qu'on peut exprimer. On peut quand
même aller loin dans le fait de l'approcher. Jusqu'au
bout de l'épais que tout soit dit. Le poème,
s'il en a la volonté, il peut dire plus, il y a
beaucoup de choses qu'on prétend indicibles et qui
finalement sont dicibles si on se bat pour approcher : "que
tout soit dit".
N.C : mais
l'ineffable "aura toujours le dernier mot" ?
G.Le Gal : Bien
sûr, c'est pour ça qu'on peut se battre avec...
plus on est allé loin, plus encore il y a à
dire en quelque sorte.
N.C. : pour toi c'est
plus une stimulation qu'un renoncement...
G. Le Gal : C'est une
stimulation. On peut aller loin, loin, avant de parler
d'ineffable. Les mots ont plus de pouvoir qu'il n'y
paraîtrait.
N.C. : FEMME. Dans
les premiers recueils c'est plutôt une apparition, qui
éveille toujours un goût de bonheur qui
persiste longtemps après le passage. Et la femme
éclaire. Chaque fois que le mot femme apparaît
il est accompagné du mot bonheur ou du mot
éclaire ou clarifie.
G. Le Gal : Oui,
l'homme, devant ça, est médusé, et
quelque chose lui échappe. Oui, il y a une sorte de
triomphe de la femme, il y a aussi l'aspect de secret. La
femme est porteuse d'un secret, et c'est ce qui la rend
attachante, séduisante. Je suis très
hanté par le secret de chacune en quelque sorte,
c'est un secret qui échappe, qui est très
provocateur. Ce n'est pas "La Femme" ou "l'essence de la
femme", c'est la femme singulière, chacune dans sa
singularité, c'est le miracle de la
singularité. La poésie a à voir avec ce
que j'appelle le miracle du singulier, chaque femme a un
secret particulier qu'on aurait envie de rendre moins
secret.
N.C : MESURE
(à rapprocher de l'idée d'"ordre").
G. Le Gal : Quand
même je crois que le poème ou l'art a à
voir avec l'excès, l'excès de la douleur,
l'excès de la jubilation, par rapport à cet
excès-là on pourrait en être
débordé, et le propre de l'art, c'est, tout en
sauvegardant l'excès (sinon on tombe dans la
banalité), de se l'approprier dans une certaine
mesure. L'excès devient nôtre, devient humain,
quand on l'a lié dans une mesure, qui ne l'affadisse
pas. Jaccottet dit que la seule chose qu'on puisse faire
devant les interrogations, c'est de mettre notre question en
mesure. C'est le sens de l'activité artistique.
Mettre de la mesure dans l'excès d'énigme de
l'existence humaine et aussi dans les excès du
sentiment. C'est ce qui fait qu'on peut vivre avec la
démesure.
N.C. : On retrouve
l'idée du terrible, dans Les oeillets
violents...
G. Le Gal : Il y a
quand même quelque chose qui nous échappe et je
ne crois pas que l'art nous sauve de tout malgré
tout. La démesure du terrible, le poème ne
peut que l'approcher, mais là, il cale. C'est une
réflexion d'esthétique entre la
démesure humaine et l'oeuvre d'art qui s'empare de
cette démesure sans la casser mais tout en se
l'appropriant.
N.C. : C'est presque
une question d'éthique finalement...
G. Le Gal : Oui, je
crois que dans le texte il y a une sorte d'éthique.
Il y a beaucoup d'interrogations sur "pourquoi on
écrit". Mais écrire ne résoud pas tout,
ça permet de respirer, de souffler, de garder la
tête hors de l'eau, "jusqu'aux prochaines
peurs"
N.C : RASSEMBLE,
RESSERRE, CONTENU.
Ces mots évoquent pour moi
l'idée de rassembler sesforces au seuil de l'effort,
de se recueillir...
G. Le Gal :
D'où l'attrait pour le froid et le gel qui compriment
un paysage et "tire sur le paysage". Il y un goût du
concentré qui est sûrement aussi un
remède à la distraction, à
l'éparpillement : se centrer. Dans ce sens là,
le froid est revigorant. La nature se concentre.
N.C : SOUDAIN
(instant).
G. Le Gal : J'aime
à saisir des instants particuliers. La poésie
a à voir avec ce particulier, je ne parle jamais de
la femme, de l'étang comme un symbole
général, c'est cet étang à ce
moment précis. C'est le "ceci, ici, maintenant", le
poème, pour moi, c'est ça. Que, du plus
singulier, on puisse tirer du sens, d'accord, quand je peux
le faire. Mais, malgré tout, quand la poésie
s'éloigne de ça, ça m'intéresse
moins : le poème lutte contre l'universalité
du langage, il essaie de parler du singulier.
Dans l'art, le paradoxe, c'est que
le singulier est porteur d'universel.
N. C : TENDRESSE .
C'est un mot qui revient souvent et qui me surprend toujours
dans tes poèmes...
G. Le Gal : Oui, il y
a un côté un peu âpre, et tout ce qu'on a
dit était plutôt volontariste.
C'est la tendresse pour le fragile
et je crois qu'il n'y a pas de poésie s'il n'y a pas
un amour fou du fragile, de tout ce qui est fragile et
précieux en même temps. C'est de la tendresse
pour les êtres, pour le monde, sans doute en raison de
sa fragilité.
N. C. :Dans ton
oeuvre il y a beaucoup de tranchant, de soudain, de choses
très concises...
G. Le Gal : Mais la
contradiction n'est qu'apparente. Dans le sens où
l'amour du fragile, c'est le pain de la poésie, de
temps en temps ça prend le nom de
tendresse.
N. C. : VISAGE. Je
l'ai ressenti comme l'équivalent humain du contour,
du versant, du tranchant : "par la fenêtre/ la cour/
l'air de la cour/ qu'un visage/ l'angle d'un visage
émeut et fend".
le visage transperce presque, c'est
à nouveau cette idée du singulier. Il
apparaît tout de même rarement, tu écris
plutôt des silhouettes, et quand il apparaît "il
fend".
G. Le Gal : Il y a
quand même une prédilection pour le visage qui
est, aussi, un résumé de l'univers.
N. C. : LE POEME (le
chant, la voix). J'ai voulu garder ce mot pour la fin car en
fait il me semble que dans tous les mots que nous avons
évoqués, on retrouve une définition du
poème, et c'est ce qui porte l'unité de ce que
tu écris. Chacun de ces mots dont on a parlé
donne le sens du poème et de l'acte du
poète...
G. Le Gal : Je ne
suis pas intéressé par les théories du
langage ou du langage poétique, mais je fais souvent
un poème du poème.
N. C. : Chaque
recueil est ponctué par un retour reflexif sur le
poème, sur le chant.
G. Le Gal : C'est
peut-être là l'aspect philosophique de ma
poésie...
N. C. : C'est
toujours une interrogation, ou un
"peut-être"...
G. Le Gal : Oui.
Pourquoi on s'acharne à écrire ce genre de
petites choses que personne ne lit et cependant auxquelles
on tient tant? Il y a là un étonnement qui
fait que parfois je risque des définitions
"...parfums et griffes" par exemple...
N. C. : "Le
poème/ Un peu d'ordre gagné/ La forêt de
la peur/ Un instant contenue."
G. Le Gal :
Sûrement qu'il y a dans le poème une
manière d'éviter la perte et
l'éparpillement dans le monde. Oui, le poème
rejoint l'expérience de l'apprentissage du langage
avec les enfants, c'est : nommer les choses, les choses ont
un nom, elles rentrent dans le monde apprivoisable, on peut
y aller, le poème est dans cette veine-là,
jusqu'où on peut aller, on a montré qu'on
n'était pas écrasé, qu'on tient quelque
chose, c'est de l'ordre de l'apprivoisement du monde. Quand
un enfant connait le nom d'une chose, il est rassuré,
ça rentre dans le monde humain, il n'y a pas de
panique. Contre la panique, le fait de pouvoir nommer, ou
peindre, fait reculer l'énigme, sans la
résoudre. On fait reculer la peur, je
crois.
Je voudrais ajouter le mot
décantation.
Le poème pour moi, c'est de
la décantation, c'est une expérience qui se
décante jusqu'à ce qu'elle ait trouvé
sa formule. Rilke dit "les poèmes ne sont pas des
sentiments, ce sont des expériences", il ne peut y
avoir poème que lorsqu'il y a eu expérience et
lorsqu'on a vécu avec, assez longtemps, qu'elle nous
ait habité pour qu'on puisse non pas la
décrire mais la dire assez vite, je crois qu'il ne
faut écrire que du décanté. Il m'arrive
parfois d'écrire deux poèmes sur un même
contenu sensoriel le second est souvent plus court, et
souvent meilleur, parce que ça mûrit dans la
tête.
C'est une expérience
décantée, et un langage qui se déleste
jusqu'à devenir pertinent. La brusquerie, c'est aussi
le fait de taper juste.
N. C. : Tu poses la
question de savoir s'il faut laisser surgir le poème
ou attendre...
G. Le Gal : ... et je
ne réponds pas.
Mais mon esthétique est de
chercher à raccourcir dans une formule qui voudrait
être fulgurante.
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