GABRIEL LE GAL

Repères biographiques
Présentation
Christian Cottet-Emard
Faire corps
Nicole Chich
(Paru dans la revue "Le CROQUANT" n° 24, automne-hiver 1998-99)

Bibliographie
 

Entretien avec Gabriel Le Gal

Nicole Chich
(Paru dans la revue "Le CROQUANT" n° 24, automne-hiver 1998-99)
Lecture de textes divers

- Gabriel Le Gal "un goût de dire " (inédit)

- Le bruit des couleurs (poème)

 

Contact

 

 

 

 

 

 

 

REPÈRES BIOGRAPHIQUES

 

Gabriel LE GAL est né en 1936 dans le Morbihan. Il vit actuellement dans l'Ain (01).

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Gabriel Le Gal

 

Tout mouillé des brumes matinales de la montagne, l'autorail qui m'emmenait à Lyon marqua, me sembla-t-il en pleine campagne, un court arrêt. On annonça Ceyzériat. Par la vitre, je vis une silhouette franchir le ballast. L'autorail repartait déjà lorsque Gabriel Le Gal s'installa en face de moi.

C'est encore dans les gares minuscules des villages que l'expression "prendre le train" garde son sens. On surgit d'un temps dans un autre, des heures habitées dans celles, provisoires, du déplacement. Aucune véritable accélération, aucune rupture dans ce bref mouvement, mais pourtant, quelque chose a changé. En soi, à l'extérieur ? On ne sait pas.

Cette infime modification est au coeur de l'expérience que constitue la lecture de la poésie de Gabriel Le Gal. En quelques mots témoins d'un discret passage, un glissement s'est produit vers un monde de visions fugitives où, subitement, on a enjambé une ligne invisible mais pourtant bien réelle, et plus rien n'est comme avant.

 

Christian Cottet-Emard

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Faire corps

Nicole CHICH

 

Les Poèmes de Gabriel Le Gal constituent une oeuvre rare, tant dans la quantité (cinq minces volumes publiés depuis 1978) que dans la qualité. C'est une oeuvre concise, ramassée. Comme toute oeuvre très personnelle, elle présente une unité de thèmes qui nous deviennent familiers au fil des lectures sans que pour autant s'émousse l'impression profonde de l'émerveillement et du surgissement de la surprise.

Le poète est devant le monde. Immobile (on gêne moins ), il est regard, surtout, face à ce monde où brusquement rien n'est rien. Ou, alors que les instants seuls sont saisis pour être transmis, ces instants de grâce où tout semblerait à l'arrêt, c'est au contraire un incessant passage , une circulation intense d'insaisissable qui alerte au creux profond de la paix apparente, un échange infime et permanent de la lumière aux choses :

 

Cet instant unique ou le feuillage naissant est plus lumière que feuillage, plus purement lumière que la lumière.

Qu'on ne s'y trompe pas pourtant, le regard que porte le poète, ce n'est pas vers un au-delà qu'il nous mène, il le dit, et le répète, c'est l'en deçà qui l'appelle :

 

Si nous sommes reçus une fois au mouvement

des sphères et pris dans l'ordre de la Musique,

Que ce soit pour y être une note d'en - deçà ou

d'à-côté, l'écho d'un pas incertain, une rumeur

de terre aimée et de chaos.

 

En-deçà du futile : le dernier poème du tout premier recueil nous livre une clé. Il faut nous y arrêter :

 

Que soit préservé

un temps

un lieu

pour ce murmure inutile

pour cet étonnement sans âge

et que joie puisse y être trouvée

en-deçà du futile

et peut-être (mais qui peut sans tricher le dire ?)

jusqu'au coeur du terrible.

 

Parenthèse essentielle. Le terrible est là, pas ailleurs, juste au dessous des apparences. Le poète s'explique : on ne dira rien du terrible parce que les mots trahissent si l'on y aborde. Le silence le concernant n'est pas celui de l'indifférence, plutôt celui d'un aveu d'impuissance à en rendre compte, mais on nous désigne le chemin, le fil ténu qui y mène. ( L'oeil tenu ouvert de tout embrasser de la vie au double visage.)

Alors restent (ou passent plus exactement) les apparences. Et commence aussi l'infini mouvement de balancier entre l'évidence et l'étrangeté, dans ce mélange inextricable des sensations. Le monde que nous livre Gabriel Le Gal est celui de la synesthésie absolue : il s'agit pour nous, à sa suite, de voir l'air, ou de l'écouter, voir encore le souffle ou la parole que le froid fait voir, toucher la couleur... Apparences insaisissables et épaisses pourtant, d'épaisseurs superposées cette épaisseur : la mettre en pièces, l'épuiser...balancier entre l'âme et le corps, l'essence de la chose et ses attributs :

 

Où le ciel s'évertue

A rejoindre en son image

tant d'intime certitude

 

Spirale vertigineuse, course en rond infinie entre l'image et le coeur des choses.

C'est à cette course que s'épuise le souffle du Poète. Encore cette contradiction : ces images de paix que nous donne si tendrement la nature font lever une infime panique, et c'est seulement par le rythme alors, non par les mots choisis, qu'elle sera transmise au lecteur ou à l'éditeur (il faut entendre Gabriel Le Gal lire ses poèmes pour atteindre vraiment à coeur cette toujours inconfortable saisie du vertige et de l'essoufflement, de la voix toujours prête à manquer, mais qui passe quand même en grondant.)

On commence à comprendre que s'il nous donne à voir le monde dans toute sa beauté, Gabriel Le Gal n'a rien du paisible adorateur de la nature. C'est en cela que ses poèmes étonnent à chaque lecture. Dans cet univers, on se pose certes, on respire, on exulte, on s'attendrit, on est simplifié, on atteint la sérénité, mais aussi, on est griffé, brûlé, fouaillé, giflé, mordu, enragé.

Et comment ne le serait-on pas alors que chaque chose délègue vers tous nos sens assemblés ses attributs promus au rang de l'essence-même.

D'où cette force implacable, presque violente, des sensations :

 

Le rouge d'un gros tracteur a passé la nuit au bord d'un champ...

vient le vert - venu d'où - aux arbres...

 

et, sans cesse, le bleu.

La couleur est réifiée, faite chose, faite corps, avec son épaisseur. Tout comme l'air, comme la vibration, comme la lumière, et, souhait ultime, peut-être l'âme elle-même :

 

l'âme mesquine peut-être

fera corps

s'arrêtera de juger.

 

Matérialisation extrême de l'impalpable. Les actes même (ou leur absence) sont transmués :

 

le repos d'une.femme ici dans la poitrine

qui se soulève impose

sans le vouloir son rythme.

 

Cette matérialisation se distingue par deux éléments qui entrent inévitablement en concurrence. D'une part, bien sûr, une sorte d'occupation complète de l'espace, puisque, dans la mesure où l'air même se réifie, l'être se trouve confronté, non à une masse (car chaque élément du monde demeure bien délimité, malgré la circulation continue de l'un à l'autre), du moins à une présence , une omniprésence des choses. D'autre part, voulant se faire lui-même matière, y aspirant, mais nécessitant pourtant un retrait des choses, un vide, un creux où respirer, d'où s'élancer, le surgissement du poème

 

Faire dans les mots

ce nid

Lumière tendre avec ombre

dans le trop vaste jour

 

un nid

pour bondir.

 

Le bleu vous soulignant

vous faisait plus légère

plus impossible encore

Préserviez-vous ainsi l'espace pour le chant ?

 

Avec ce poème qui vient d'être cité on aborde maintenant un autre thème que l'on voit évoluer sensiblement au fil des recueils pour éclater dans le dernier, (pas encore publié hélas !) : celui que pose au poète les êtres de chair et d'os, leur passage fugace, le désir d'impossible capture qu'ils font naître.

Ces rares figures humaines apparues dans les premiers volumes (quelques femmes qui glissent au loin, inaccessibles, ou vues à travers leur reflet dans l'eau des étangs, un frêle amour évoqué dans Inclinaisons (dernier recueil publié), s'imposent avec violence dans le dernier recueil inédit Malgré l'enfance :

 

Elles triomphent

Ah qu'elles triomphent

Dans leur chair

 

Dans cette chair

Née de leur chair

 

Comme impudiques de bonheur

 

Ce n'est qu'alors qu'apparaissent les corps, comme libérés du poids d'un silence qui pesait sur eux depuis le début, des corps qui s'affirment enfin dans la proclamation d'un ralliement tardif du poème à leur vérité et à leur beauté :

 

Les jambes des filles sont dorées en septembre

(...)

et tout compte fait

ô touchante espèce

Que d'ardeur à vivre

que de oui

Que de sourires...

 

Le tout compte fait indique bien que le poème surgit après un temps de doutes, où l'emportait le terrible, je n'écris que les retrouvailles, pas les pertes dit Gabriel Le Gal. Mais la perte est bien incluse dans l'expression même des retrouvailles, si elle n'est pas ouvertement dite. Le. poème est compris alors acte de retour au monde, à la matière, et reçu non comme un simple positif, mais, de façon plus complexe, comme le " négatif d'un négatif". Ce n'est pas un acquiescement naïf au monde, et le relief des poèmes vient de cette superposition de couches, comme en peinture, où les couleurs même recouvertes d'autres couleurs laissent infuser leur lumière, et ce qui crée l'étonnement et surprise, c'est bien tout ce qui est sous-jacent, caché, et qui provoque l'impression de profondeur et de mystère.

Le travail souterrain de va-et-vient de la conscience, des non et des oui, débouche par et dans le poème sur la re-découverte du oui.

C'est en cela que la lecture des poèmes de Gabriel Le Gal élève en nous un sentiment de l'infinie reconnaissance de la vie et de reconnaissance envers la vie.

Malgré la volonté exprimée de faire du poème le lieu et le temps où l'on reprend souffle :

 

Le poème

Un peu d'ordre gagné

La forêt de la peur

Un instant contenue,

il n'en reste pas moins vrai qu'à l'exception peut-être de Croquis couleurs et voeu extrême d'où est justement extrait le texte qui vient d'être cité, les temps et les lieux des poèmes sont souvent confondus : s'entremêlent sans cesse les saisons (on passe sans s'en douter de l'hiver à l'été, de l'automne au printemps, de l'or des colzas au bleu de la neige), les moments du jour (seuil du matin, crépuscule, avancée de la nuit, plein midi). De la montagne à la mer, en passant par les étangs de la campagne.

Pas de temps, pas de lieu de prédilection, une sorte de fouillis spatio-temporel qui nous enlève tous nos repères, pour que nous saisissions l'air à vif. Le don du poète crée une force centrifuge qui fait tourbillonner les temps et les lieux, fondant un suspens où se dépose la quintessence de la matière et de l'immatériel.

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1 Lumière ressassée, p.34, RETOUR

 

2Lumière ressassée, p 7, RETOUR

 

3L'Oeil qui les accordait, p 34, RETOUR

 

4 Sous les oeillets violents, p. 36, RETOUR

 

5 Sous les oeillets violents, p. 28, RETOUR

 

6 Sous les oeillets violents, p. 26, RETOUR

 

7Inclinaisons, p. 31, RETOUR

 

8Sous les oeillets violents p.7 RETOUR

 

9Sous les oeillets violents p. 11, RETOUR

 

10Sous les oeillets violents p.13 RETOUR

 

11 Sous les oeillets violents p. 5, RETOUR

 

12 Sous les oeillets violents p.13, RETOUR

 

13Malgré l'enfance (inédit), p.3, RETOUR

 

14Malgré l'enfance (inédit), P.8, RETOUR

 

15Inclinaisons, p.38, RETOUR

 

16Malgré l'enfance (inédit), p.29, RETOUR

 

17Malgré l'enfance (inédit), P.8, RETOUR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC GABRIEL LE GAL

(glossaire)

 

Afin d'entrer plus intimement dans l'oeuvre de Gabriel Le Gal, nous avons pensé qu'il serait fructueux de nous arrêter sur certains mots. Ces mots sont comme les points culminants d'une chaîne montagneuse, ceux qui ressortent avec évidence des lectures et relectures des poèmes : nous ne les avons pas vraiment "choisis", ils se sont imposés. Le fait de les rassembler ici permet de souligner l'unité essentielle de cette oeuvre qui n'a besoin de nul recours artificiel à une quelconque "composition" puisque cette unité réside dans le regard-même du poète.

Aussi ai-je proposé à Gabriel Le Gal de "parier" sur chacun de ces mots.

 

Nicole Chich : ACCORD. C'est un des mots fondamentaux de ton oeuvre où on le retrouve porteur de ses trois sens : l'harmonie d'abord, puis l'idée du don (ce qui est accordé), et, enfin, le "oui" (donner son accord). C'est ce qui est à la fois donné et recherché dans le monde : donné dans les instants de grâce, et ce que le poète cherche à restituer par les mots (restituer l'accord qui s'offre à tous nos sens) mais aussi à créer de toutes pièces pour le "redonner"...

 

Gabriel Le Gal : Je découvre un peu, dans la mesure où tu relies des choses, ce thème du "oui", effectivement, tu vois l'accord, et je n'y avais pas pensé. Pour moi, le sens le plus évident, c'est bien le fait de se retrouver en complicité avec le monde, et en complicité heureuse, ce qui veut dire sans doute que l'accord n'est pas donné, que le poème est le lieu où il se donne et, en même temps, c'est parce qu'il y a accord peut-être que le poème peutjaillir. C'est une relation d'enracinement cosmique. Est-ce que le monde nous échappe, ou est-ce qu'il y a des moments où on l'habite vraiment et, quand il est permis de l'habiter, il y a une complicité ouverte entre le monde et soi, et effectivement, du coup, on peut dire oui, un oui joyeux, et là je me suis dit qu'il y avait quelques poèmes d'Ungaretti que je décalque un peu :

 

j'ai été

une flaque de ténèbres

 

à cette heure je mords

l'espace

comme un enfant la mamelle

 

à cette heureje suis saoul

d'univers.

 

Là, c'est l'accord OUI.

N.C. : APPROCHER. on peut même dire "approcher seulement" pour ne pas "gêner", mais cette volonté de respect de ce qui est donné aux sens est tourmentée quelquefois par le désir de toucher physiquement, et en même temps il y a la volonté de faire "coller" les mots à ce qui est perçu. Je vois aussi la nécessité de laisser l'espace nécessaire au surgissement du poème.

 

G. Le Gal : Oui, c'est vrai. Laisser un espace où les gens, les choses, peuvent exister, ne pas se les approprier, certainement. Mais le premier sens, pour moi, c'est quand même plutôt le fait qu'on ne peut qu'approcher et qu'on n'arrivera pas, par le chant, à rejoindre les choses. De toute façon, on n'y arriverait pas. J'essaie de dire toujours cette hantise de chanter la lumière, en sachant bien que c'est impossible, finalement c'est l'idée qu'on est voué à quelque chose d'intéressant parce qu'impossible. On ne peut qu'en approcher, le poème ne peut que prétendre à ne pas en être trop loin.

 

N.C. : Ce qui n'empêche, parfois, le désir d'aller plus loin...

 

G. Le Gal : C'est contradictoire, il y a quand même ce que j'ai appelé la sûre brusquerie, le coup de patte du chat qui, quand même, malgré tout, veut toucher juste.

 

N.C. : Il y a une volonté de respect et en même temps un sourd désir de transgresser...

 

G.Le Gal : Oui, et malgré tout, c'est quand même pas mal quand on a réussi à attraper, c'est vrai...

 

N.C. : CIRCULATION (auquel j'ai relié échange, et lumière). Cette circulation c'est celle de la vie qui se fait par la lumière, qui est présentée comme le fluide révélateur qui passe par l'oeil aux aguets.

 

G. Le Gal : du bleu circule dans les branchages...

Je crois qu'il y a l'idée de la forme, les formes en mouvements. Un bon poème est une forme en mouvement, et donc un poème dans lequel il y a de la circulation. Le poème essaie d'épouser cette circulation, je suis moins sensible aux choses qui ne feraient que passer : pour moi, elles circulent plus qu'elles ne passent. Il s'agit que la poésie soit aussi en mouvement pour être à l'unisson de cette circulation.

 

N.C. : COMMENCER (et non recommencer).

"Soudain une femme devenait femme qu'on n'avait jamais vue".

Je le vois dans ce sens : des choses qui sont là chaque jour et qui, brusquement, naissent sous un regard différent, dans un instant précis...

 

G. Le Gal : Oui, sans doute, mais, chez moi, commencer est plus volontariste ; c'est l'idée qu'on prend des bugnes, mais que le monde est toujours neuf : impatient jusqu'à la fin de commencer.

C'est ce qui m'avait marqué chez Matisse : quand il ne peut plus peindre, il se met à faire des découpages, et il repart. J'adore ça, peut-être parce que j'ai commencé à écrire tard. Soi-même, il faut être un perpétuel commençant.

 

N.C. : CONTOUR. J'ai rapproché de ce mot d'autres termes qui reviennent souvent dans tes poèmes :limite, tranchant, traverser, pinceau, éclair...

 

G.Le Gal : C'est vrai que je me donne bien des limites et bien des contours, et c'est assez paradoxal parce qu'au fond je me dis qu'il y a quand même en moi un goût de ce qui est éphémère et qui passe, un goût du fragile et, ce fragile insaisissable, j'ai quand même le désir de l'attraper, et j'ai des mots d'encadrement...

 

N.C : Oui, j'ai bien senti que cette idée de contour est l'équivalent dans l'espace de celle d'instant dans le temps, c'est lié au jaillisement des choses, à ce qui prend vie même dans le paysage le plus inanimé.

 

G.Le Gal : On est là pour souligner les choses, les montrer, les pointer, et tenter une formule, d'où elles ne pourraient pas échapper. On les tient, les choses qui passent, malgré tout...

 

N.C : COULEURS. On a déjà évoqué leur importance dans l'article : les choses viennent à nous en proclamant leurs couleurs.

 

G.Le Gal : On me dit souvent que je fais de la peinture avec les mots ... Là aussi il y a un beau texte d'Ungaretti :

 

Chaque couleur s'étend à son aise et s'installe

au milieu des autres couleurs

pour être si vous la regardez plus seule.

Il y a à la fois la multiplicité des couleurs, et, cependant, chaque couleur garde sa personnalité. C'est la singularité qui est intéressante.

N.C : EPAISSEUR. Encore un mot important puisque tu l'écris même avec une majuscule, ce qui est rare dans tes poèmes. C'est la réalité antinomique du contour, c'est l'inépuisable fonds du monde. Comme d'un volcan, surgit de cette épaisseur l'apparence linéaire qui n'a de, vie que par ce qui demeure à l'ombre, et enfoui.

L'épaisseur, c'est aussi ce qui nous sépare des choses et des êtres, cette distance que le poète tente de réduire, que les mots voudraient traverser. Il y a l'épaisseur du monde et l'épaisseur qui nous sépare de l'expression, de l'adéquation.

 

G.Le Gal : Je suis moins sensible à ce deuxième aspect, je suis plus sensible au fait que le monde est inépuisable : une couleur en cache une autre, il faut aller voir dans les replis, il y aura toujours à dire.

 

N.C : Pour ce qui est d'être séparé par l'épaisseur, tu le dis quand même : la sans fin renaissante épaisseur"... Il y a une volonté de la réduire "la mettre en pièce, l'épuiser".

 

G.Le Gal : Oui, au fond c'est quand même l'idée de réduire, l'idée de l'indicible, de l'inexprimable... il faut aller au plus loin de ce qu'on peut exprimer. On peut quand même aller loin dans le fait de l'approcher. Jusqu'au bout de l'épais que tout soit dit. Le poème, s'il en a la volonté, il peut dire plus, il y a beaucoup de choses qu'on prétend indicibles et qui finalement sont dicibles si on se bat pour approcher : "que tout soit dit".

 

N.C : mais l'ineffable "aura toujours le dernier mot" ?

 

G.Le Gal : Bien sûr, c'est pour ça qu'on peut se battre avec... plus on est allé loin, plus encore il y a à dire en quelque sorte.

 

N.C. : pour toi c'est plus une stimulation qu'un renoncement...

 

G. Le Gal : C'est une stimulation. On peut aller loin, loin, avant de parler d'ineffable. Les mots ont plus de pouvoir qu'il n'y paraîtrait.

 

N.C. : FEMME. Dans les premiers recueils c'est plutôt une apparition, qui éveille toujours un goût de bonheur qui persiste longtemps après le passage. Et la femme éclaire. Chaque fois que le mot femme apparaît il est accompagné du mot bonheur ou du mot éclaire ou clarifie.

 

G. Le Gal : Oui, l'homme, devant ça, est médusé, et quelque chose lui échappe. Oui, il y a une sorte de triomphe de la femme, il y a aussi l'aspect de secret. La femme est porteuse d'un secret, et c'est ce qui la rend attachante, séduisante. Je suis très hanté par le secret de chacune en quelque sorte, c'est un secret qui échappe, qui est très provocateur. Ce n'est pas "La Femme" ou "l'essence de la femme", c'est la femme singulière, chacune dans sa singularité, c'est le miracle de la singularité. La poésie a à voir avec ce que j'appelle le miracle du singulier, chaque femme a un secret particulier qu'on aurait envie de rendre moins secret.

 

N.C : MESURE (à rapprocher de l'idée d'"ordre").

 

G. Le Gal : Quand même je crois que le poème ou l'art a à voir avec l'excès, l'excès de la douleur, l'excès de la jubilation, par rapport à cet excès-là on pourrait en être débordé, et le propre de l'art, c'est, tout en sauvegardant l'excès (sinon on tombe dans la banalité), de se l'approprier dans une certaine mesure. L'excès devient nôtre, devient humain, quand on l'a lié dans une mesure, qui ne l'affadisse pas. Jaccottet dit que la seule chose qu'on puisse faire devant les interrogations, c'est de mettre notre question en mesure. C'est le sens de l'activité artistique. Mettre de la mesure dans l'excès d'énigme de l'existence humaine et aussi dans les excès du sentiment. C'est ce qui fait qu'on peut vivre avec la démesure.

 

N.C. : On retrouve l'idée du terrible, dans Les oeillets violents...

 

G. Le Gal : Il y a quand même quelque chose qui nous échappe et je ne crois pas que l'art nous sauve de tout malgré tout. La démesure du terrible, le poème ne peut que l'approcher, mais là, il cale. C'est une réflexion d'esthétique entre la démesure humaine et l'oeuvre d'art qui s'empare de cette démesure sans la casser mais tout en se l'appropriant.

 

N.C. : C'est presque une question d'éthique finalement...

 

G. Le Gal : Oui, je crois que dans le texte il y a une sorte d'éthique. Il y a beaucoup d'interrogations sur "pourquoi on écrit". Mais écrire ne résoud pas tout, ça permet de respirer, de souffler, de garder la tête hors de l'eau, "jusqu'aux prochaines peurs"

 

N.C : RASSEMBLE, RESSERRE, CONTENU.

Ces mots évoquent pour moi l'idée de rassembler sesforces au seuil de l'effort, de se recueillir...

 

G. Le Gal : D'où l'attrait pour le froid et le gel qui compriment un paysage et "tire sur le paysage". Il y un goût du concentré qui est sûrement aussi un remède à la distraction, à l'éparpillement : se centrer. Dans ce sens là, le froid est revigorant. La nature se concentre.

 

N.C : SOUDAIN (instant).

 

G. Le Gal : J'aime à saisir des instants particuliers. La poésie a à voir avec ce particulier, je ne parle jamais de la femme, de l'étang comme un symbole général, c'est cet étang à ce moment précis. C'est le "ceci, ici, maintenant", le poème, pour moi, c'est ça. Que, du plus singulier, on puisse tirer du sens, d'accord, quand je peux le faire. Mais, malgré tout, quand la poésie s'éloigne de ça, ça m'intéresse moins : le poème lutte contre l'universalité du langage, il essaie de parler du singulier.

Dans l'art, le paradoxe, c'est que le singulier est porteur d'universel.

 

N. C : TENDRESSE . C'est un mot qui revient souvent et qui me surprend toujours dans tes poèmes...

 

G. Le Gal : Oui, il y a un côté un peu âpre, et tout ce qu'on a dit était plutôt volontariste.

C'est la tendresse pour le fragile et je crois qu'il n'y a pas de poésie s'il n'y a pas un amour fou du fragile, de tout ce qui est fragile et précieux en même temps. C'est de la tendresse pour les êtres, pour le monde, sans doute en raison de sa fragilité.

 

N. C. :Dans ton oeuvre il y a beaucoup de tranchant, de soudain, de choses très concises...

 

G. Le Gal : Mais la contradiction n'est qu'apparente. Dans le sens où l'amour du fragile, c'est le pain de la poésie, de temps en temps ça prend le nom de tendresse.

 

N. C. : VISAGE. Je l'ai ressenti comme l'équivalent humain du contour, du versant, du tranchant : "par la fenêtre/ la cour/ l'air de la cour/ qu'un visage/ l'angle d'un visage émeut et fend".

le visage transperce presque, c'est à nouveau cette idée du singulier. Il apparaît tout de même rarement, tu écris plutôt des silhouettes, et quand il apparaît "il fend".

 

G. Le Gal : Il y a quand même une prédilection pour le visage qui est, aussi, un résumé de l'univers.

 

N. C. : LE POEME (le chant, la voix). J'ai voulu garder ce mot pour la fin car en fait il me semble que dans tous les mots que nous avons évoqués, on retrouve une définition du poème, et c'est ce qui porte l'unité de ce que tu écris. Chacun de ces mots dont on a parlé donne le sens du poème et de l'acte du poète...

 

G. Le Gal : Je ne suis pas intéressé par les théories du langage ou du langage poétique, mais je fais souvent un poème du poème.

 

N. C. : Chaque recueil est ponctué par un retour reflexif sur le poème, sur le chant.

 

G. Le Gal : C'est peut-être là l'aspect philosophique de ma poésie...

 

N. C. : C'est toujours une interrogation, ou un "peut-être"...

 

G. Le Gal : Oui. Pourquoi on s'acharne à écrire ce genre de petites choses que personne ne lit et cependant auxquelles on tient tant? Il y a là un étonnement qui fait que parfois je risque des définitions "...parfums et griffes" par exemple...

 

N. C. : "Le poème/ Un peu d'ordre gagné/ La forêt de la peur/ Un instant contenue."

 

G. Le Gal : Sûrement qu'il y a dans le poème une manière d'éviter la perte et l'éparpillement dans le monde. Oui, le poème rejoint l'expérience de l'apprentissage du langage avec les enfants, c'est : nommer les choses, les choses ont un nom, elles rentrent dans le monde apprivoisable, on peut y aller, le poème est dans cette veine-là, jusqu'où on peut aller, on a montré qu'on n'était pas écrasé, qu'on tient quelque chose, c'est de l'ordre de l'apprivoisement du monde. Quand un enfant connait le nom d'une chose, il est rassuré, ça rentre dans le monde humain, il n'y a pas de panique. Contre la panique, le fait de pouvoir nommer, ou peindre, fait reculer l'énigme, sans la résoudre. On fait reculer la peur, je crois.

Je voudrais ajouter le mot décantation.

Le poème pour moi, c'est de la décantation, c'est une expérience qui se décante jusqu'à ce qu'elle ait trouvé sa formule. Rilke dit "les poèmes ne sont pas des sentiments, ce sont des expériences", il ne peut y avoir poème que lorsqu'il y a eu expérience et lorsqu'on a vécu avec, assez longtemps, qu'elle nous ait habité pour qu'on puisse non pas la décrire mais la dire assez vite, je crois qu'il ne faut écrire que du décanté. Il m'arrive parfois d'écrire deux poèmes sur un même contenu sensoriel le second est souvent plus court, et souvent meilleur, parce que ça mûrit dans la tête.

C'est une expérience décantée, et un langage qui se déleste jusqu'à devenir pertinent. La brusquerie, c'est aussi le fait de taper juste.

 

N. C. : Tu poses la question de savoir s'il faut laisser surgir le poème ou attendre...

 

G. Le Gal : ... et je ne réponds pas.

Mais mon esthétique est de chercher à raccourcir dans une formule qui voudrait être fulgurante.

 

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BIBLIOGRAPHIE

Recueils

 

 

 

L'oeil qui les accordait, Editions Vernay, Genève, 1978 (épuisé)

Sous les oeillets violents, Editions Verso, Lyon, 1981 (épuisé)

Lumière ressassée, Editions l'Ecole, Paris, 1981

 

Croquis couleurs et voeu extrême, Editions Vernay, Genève, 1987 (disponible chez l'auteur)

 

Et comme tremble d'exulter, typographie d'Alain Paccoud et des étudiants des Beaux Arts de Besançon, aquarelles de Danielle Crouzet-Robert, 1988 (épuisé)

 

Inclinaisons, Editions Vernay, Genève, 1995 (disponible chez l'auteur)

 

Ecrire, peindre, Mille et un jours, Prix de poésie Etienne de la Boétie 1998 (disponible chez l'auteur ou à Mille et un jours B.P. 70 92340 Bourg la Reine)

Parutions notamment dans les revues suivantes

 

 

Sud

Action poétique

Création

Le Croquant

Cahiers de Poésie-Rencontre

Entailles

Revue des Belles Lettres de Lausanne

 

 

 

 

 

 

 

 

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Gabriel Le Gal

"Un goût de dire "

(Inédit recueilli par Christian Cottet-Emard)

Gabriel Le Gal nous parle de Jean Tardieu (à propos "d'une voix sans personne")

 

Gabriel Le Gal

"Les meubles craquent

Le palier crie

Qu'est-ce donc qui s'en va ? "

 

"A la fois le familier et la question. Dans le familier, la question. La poésie de Jean Tardieu, j'aime la voir comme une immense question indéfinimement reprise et sous les formes multiples. Question dont les thèmes seraient le temps, le défi à l'absurde. Pas d'expériences extraordinaires, pas d'élans sublimes (ou si contenus !) plutôt la vie toute simple et authentique sans relâche interrogée. Pas de drame non plus dans la question, pas de sommation ni mise en demeure, mais le jeu, l'humour, l'ironie et sans doute à travers cela, le plaisir d'aérer un peu l'énigme, d'en tirer des roulés-boulés, une manière de vivre avec et d'apprivoiser comme le suggère le poème : Exorcismes.

 

"Je sais que l'ennemi ce soir ne prendra pas pour me terroriser

les traits de mon propre visage

J'écoute un peu de vent secouer

dans le jardin un peu de pluie un peu d'obscurité"...

 

"Pluie et obscurité secouées, c'est à dire la "part de l'ombre", c'est de cela, il me semble, qu'il s'agit dans les poèmes de Tardieu. C'est cette alliance du jeu et de l'ombre qui nous le rendent si attachants.

Il faudrait voir de plus près les multiples formes de cette alliance. Ouoi de plus joueur que ces "études" : Etudes de pronoms, Etude au téléphone, Etude en de mineur, Etude en a majeur ? Ces "conversations avec l'ombre (Monsieur interroge Monsieur), ces complaintes, ces rengaines :

 

"Puis m'ayant pendu m'ont donné un prix

un prix de vertu.

Alors j'ai compris

Tout était perdu "

 

ces "solipsismes" encore

Qui c'est qu'est là

quand j'y suis pas ?"

dont Tardieu prend soin de nous donner le mode d'emploi (accent parigot Véhémence et certitude agressive. Avec gestes). Car il s'agit aussi avec Tardieu d'un goût de dire, d'une sorte retrouvailles très contemporaines avec des formes orales traditionnelles et populaires comme la chanson, la complainte...

 

Il y a de la santé dans les poèmes de Tardieu. On peut y faire une cure d'étonnement et de rajeunissement".

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Gabriel LE GAL

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