Préface de Bernard
Deson
On ne peut pas faire attention à tout, mais
pour bien vivre, pour ne pas se prendre dans tous les lacets
qu'on nous tend, il faut savoir choisir le tout petit nombre
de choses auxquelles il faut faire attention. Pourquoi
songeai-je à Jean Vigna en lisant ces lignes du
Journal de Guerre de Raymond Dumail ? Peut-être parce
qu'avant d'être voyant le poète doit accepter
d'être aveugle et, en cela, l'auteur de
Transhumances a appris à choisir ses
ignorances.
Nous savons tous ce que c'est que le temps et l'espace,
et la liberté, et même l'éternel. Nous
le savons très bien tant que nous n'y pensons pas. Il
en est de même de la poésie que nous
reconnaissons sans hésiter - tant que nous la
regardons de biais - lorsque nous la croisons au hasard d'un
livre. Aujourd'hui, je tiens dans le creux de la main
Transhumances de jean Vigna et j'ai la certitude
qu'il s'agit bien d'un acte authentique rédigé
entre deux songes alors que le poète
retient prisonnier les mots de passe des
ténèbres.
De fait, Jean Vigna a enfilé la blouse d'un
peintre et ces petits tableaux coloriés ont
été exécutés avec une
naïveté très savante.
Transhumances se réfère avant tout au
rythme permanent de l'univers. Ah ! Les beaux jours dans ce
pays de landes et de troupeaux où les bergers
attendent l'angélus tandis que le vent
tourmenté de musiques, étale et déchire
la chemise du ciel !
Chaque texte reste enclos dans les limites des pacages
de la mémoire. Jean Vigna révèle le
monde, il le délivre en le précipitant tel
quel dans ses poèmes, retrouvant à la fin le
secret véritable de l'existence ; il parle
simplement des choses de la vie, de l'eau, du feu qui meurt
ou d'un agneau perdu. Nous découvrons une terre
peuplée d'êtres dont le profond sens du
tragique provient d'un besoin irrésistible de se
défendre contre l'angoisse de vivre : Le parquet
craque dans la chambre. Est-ce toi, revenue, ou le
témoin discret des incantations passées
?
A travers les paysages de l'enfance et ceux de
l'âge mûr, à travers les rites comme
à travers les multiples artifices de la vie humaine,
Jean Vigna arpente son temps perdu : Dans le grenier,
près d'une lucarne entrouverte frissonne la lyre
d'une toile d'araignée. [ . .] Seul, le
bourreau connaît le piège. Ainsi, soixante
ans après, le jeune homme passionné de
théâtre qu'il fut n'a rien oublié de son
apprentissage de la pantomime chez Marcel Marceau
(1) , et sous les feux
pâles de la rampe, était-ce lui ou son
fantôme ? Un peu comme si la poésie
permettait de singer la lumière qui éclaire le
passé sans néanmoins lui redonner
l'éclat du plein soleil.
Jean Vigna est né à Reims en 1923 et son
enfance se jouera sur fond de résurrection, celle
d'une ville martyre et de sa cathédrale
sévèrement bombardées pendant la
Première Guerre mondiale : Neiges d'antan sur le
balcon / Et dentelles de nos grand-mères / Pour les
morts de la grande guerre / C'était tous lesjours la
moisson. (2)
A l'approche de la fin du voyage, le sage range les
images de sa vie dans des albums. Transhumances doit
se feuilleter avec l'âme en bandoulière et les
cinq sens aux aguets.
1 : Aiguillages
suivi de Paris-Mémoire, collection Les Chemins de
Traverse, 2000
2 : Figure de Proue,
Librairie-Galerie Racine, 2000
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