REVUE DE PRESSE

 

Le Grand Variable

Ed Editinter

Christian Cottet-Emard

 

Le Progrès, 16 avril 2002, par Jean-François Pan

 

Le monde (dérisoire) selon Christian Cottet-Emard

Auteur de poèmes, d'essais, d'un roman, de nouvelles, collaborateur de revues et membre de comités de lecture, Christian Cottet-Emard nous livre aujourd'hui des aventures contemporaines. Une vision à la fois onirique et désabusée du monde

"Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique maladie de faire des noeuds", conseillait René Char. Entre les volutes de ses cigares préférés, il tente de se conforter à cette sagesse.

Ces quelques lignes qui terminent le court texte de présentation de l'auteur de "Le Grand Variable" donnent sans doute une idée précise de l'atmosphère dans laquelle baignent ces "aventures contemporaines", dernier ouvrage que publie Christian Cottet-Emard chez Editinter. Elles rendent compte assez bien, également, de la personnalité de l'auteur, à l'humour fin et distingué, souvent empreint de pessimisme. "Ce matin ne peut rien attendre de moi. Le monde entier continue de tourner et, d'un oeil, je le regarde faire. Je ne suis pour rien dans tout ce qui peut arriver, tour à tour instrument et jouet de la société anonyme à irresponsabilité illimitée. Je dois me rendre une fois de plus à l'évidence : les absents ont toujours raison".

Vision pessimiste du monde

Avec un art consommé de la formule et de la dérision - y compris l'autodérision - Christian Cottet-Emard nous montre, à travers la lunette grossissante de l'enseigne de vaisseau Preben Mhorn, un monde qui n'est pas éloigné de nous, d'autant plus que c'est bien le nôtre..."Quel charme les hirondelles peuvent-elles bien trouver à ce quartier ?Pourquoi, après l'éprouvante traversée de la Méditerranée, prennent-elles la peine de remonter jusqu'à ces artères étroites, assourdissantes et noircies, culottées comme de vieilles pipes par les gaz d'échappement ? Pourquoi ne s'arrêtent-elles pas plus bas à Aix-en-Provence par exemple, comme d'autres plus avisées entre deux bavardages de fontaines ?". Tout au long de ce qu'il nomme lui-même "Aventures contemporaines", C. Cottet-Emard nous livre une vision plutôt pessimiste du monde, avec un sens de l'absurde que n'aurait pas désavoué un Michaux. Ainsi, lorsqu'il est en attente d'une personne pour une interview : "L'homme que j'attendais arriva exactement à l'heure prévue, ce qui me disposa assez mal à son égard". La suite, il est vrai, justifie cette remarque. Le Grand Variable est un livre que l'on a envie de reprendre une fois que l'on a lu la dernière page. A travers sa lunette astronomique, l'enseigne de vaisseau Mhorn voit très clairement les vanité de ce monde...

 

 

 

Sit art mag, avril 2002, par Jean-Pierre Longre

Parus en feuilleton dans la revue jurassienne Salmigondis, les cent textes qui composent Le grand variable naviguent entre poésie et narration, entre intimisme et universalité, entre méditation et irritation, entre passé, présent et avenir (le sous-titre "aventures contemporaines" annonce cette opération qui consiste à formuler et peut-être à vivre maintenant ce qui est à venir).

L'enseigne de vaisseau Mhorn, drôlement prénommé Preben, entretient avec le narrateur des rapports ambigus de superposition, et tous deux observent et nous font observer le monde à leur manière. Il y a de grands papillons de mer et des cerfs-volants sauvages ; il y a l'océan et la forêt, les dunes et les collines, les pins et les épicéas ; il y a de courts et longs voyages, des routes et des chemins, des autos et des trains ; il y a les gens avec leurs travers et leur chaleur, l'amitié et l'amour, la nature et ses vérités, les jardins perdus dans les villes, la musique de la pluie nocturne et les rayons du soleil. Il y a les mystères de la vie qui font les instants de bonheur.

"Ce que je relève dans mes notes, ce que je retiens de ma vie ne survient qu'entre la mer et la forêt. Hors de ce territoire intermédiaire, tout n'est qu'anecdote. [...] Ici et maintenant, ce n'est ni le commencement ni la fin du monde, simplement autre chose. Cela me remplit de joie mais j'ignore pourquoi." À suivre les déambulations variables de Christian Cottet-Emard comme on suit des variations musicales, on effleure justement sans bien savoir pourquoi ni comment ces instants de joie éphémère et profonde.

 

 

 

Jean-Louis Jacquier-Roux, 17 avril 2002

Ces "vignettes", ensemble, dessinent le portrait d'un homme singulier, difficile à approcher, un "sauvage" en quelque sorte, membre indiscutable de ma propre famille. Le travail précis sur la langue, la musique tiennent et emportent le lecteur dans un univers étrange mais qui devient peu à peu familier.

Nulle tentative de brouiller les pistes au-travers de nuées verbeuses ; la poésie est là, partageable, touchable, comme je l'aime. Simple aussi et belle. Solaire et solitaire. Le trop-amour de la vie nourrit la souffrance sans jamais se bercer d'illusions. C'est dire si ton livre m'a touché, remué et qu'il va continuer en moi son chant profond.

 

 

 

PLUMART N°43, par Emmanuelle Bruyas

"La vraie présence au monde,

c'est écouter la pluie la nuit"

 

Christian Cottet-Emard nous entraîne au cœur de séquences multiples: aventures décousues, balayées plutôt par un double jeu. Va-et-vient entre deux regards braqués sur le monde, celui de l'enseigne de vaisseau Mhorn pourvue de sa lunette astronomique et celui du narrateur. Oscillation des regards, subtil jeu de doubles, grâce auquel sont captées les sinuosités du déroulement de nos vies: ce "grand variable" que constitue le tas grouillant et énigmatique des gens d'ici-bas, l'ensemble des faits et gestes qui balisent le quotidien, en somme l'agitation perpétuelle qui caractérise notre humanité. Pris dans son mouvement incessant, le monde s'emballe, adopte une cadence vertigineuse, jusqu'à donner la nausée. Tourbillon qui révèle ainsi tout ce qu'il peut avoir d'écœurant pour celui qui garde son œil de spectateur.

Au fil des cent textes qui composent l'ouvrage, l'auteur exprime combien l'usage du monde est loin d'aller toujours de soi. Difficile immersion dans la société et ses emprisonnements quasi obligatoires: rôles assignés et tâches empoisonnantes qui constituent le lot du commun des mortels.

Monde de faux-semblants : fausses candidatures pour fausses offres d'emplois, faux mocassins qui ne résistent pas à la pluie, faux parapluie et faux jouets, qui n'en génèrent pas moins de vrais problèmes. Monde où l'on remplace les vieilles librairies par des centres commerciaux et où les nuages sont rectilignes. Morne constat scandé par les pas trébuchants du narrateur et sa Mhorn longue vue.

Tentatives d'adhésion. S'efforcer de prendre le pli, de se maintenir à "la surface de la vie", de lutter contre une propension profonde à la rêverie et à l'égarement…

… Tentations d'évasion. Distiller la poésie, "ce seuil de ciel qui m'attend chaque jour à la sortie", ce seuil capable d'extraire une parcelle de félicité des heures accablantes.

Aventures desquelles émergent les défaillances du goût de vivre menaçant régulièrement de maquiller la peau de plaques d'eczéma, mais aussi la quête d'une journée plus vivante, d'une journée de plénitude dans laquelle dominerait le sentiment d'une existence cohérente et unifiée.

Ainsi, par delà l'évidente vision désabusée qui émane de cet écrit, trouve-t-on également, rendus par un filtre onirique, un papillon de mer géant, des arbres fiers, des cerfs-volants indécis, ou encore tout simplement le ciel et la mer… Précieux éléments capables de faire retrouver peut-être les temps morts, "ces fissures où se dépose et s'épanouit la graine sauvage de l'instant, l'herbe folle au bord des grandes cultures mélancoliques de l'emploi du temps". D'aventures en aventures sur le tragique balancier de nos existences, la joie n'a pas tout à fait dit son dernier mot.

 

 

 

VERRIÈRES, juillet 2002, numéro 8, par Christophe FOURVEL

2 avenue Gaulard 25000 Besançon,

crlfc@wanadoo.fr

 

À propos d'une fête : j'étais moi-même de ces Passagers clandestins sur le paquebot "Insolence" et j'appréciais de pouvoir ainsi, du seul fait de ma présence, apporter ma contribution, aussi modeste fût-elle, à la perplexité et au doute de la caste dominante. Côté "Insolence", Christian Cottet-Emard pratique plutôt la pirouette discrète contre le mur du fond ou la sourde oreille au moment de l'appel général. Très rapidement on dirait que le monde l'énerve, mais nous nous rendons vite compte de notre erreur. Non, il adore ça le monde, les forêts, les bancs, la pluie, les rivières, même les gens, et surtout les cigares, les livres, l'autorail. C'est juste de participer à tout cela qui l'énerve, tant tout cela justement, s'attife parfois devant lui un peu comme une menace. Que cette vie me paraîtrait belle si, au lieu de la vivre, je la regardais vivre écrivait jules Renard. Ce n'est donc pas dramatique et un pas en arrière fait souvent office de compromis acceptable. S'asseoir aussi peut suffire, surtout pendant les heures de pointe. Le détaché draine au bout de sa phrase un aphorisme mais peut très bien décider tout seul de se taire, las de lui-même ou soudainement satisfait de son immobilité triomphante. La posture n'est pas nouvelle, le héros ne sait rien faire que rêvasser (et écrire), se perd facilement, n'a pas d'argent, n'en veut pas au monde mais très franchement, ne lui trouve pas un charme fou. Alors il l'arrange. Les phrases même taquines, piquantes, on a beau s'en défier, ça arrange toujours le monde. Et dans le monde il y aussi Samia. Et les arbres, les livres, l'autorail... De l'humour et de l'élégance habillent ce livre. On choisit arbitrairement d'illustrer cette dernière :

"Dehors, la nuit et la neige transforment le monde. On peut écarquiller les yeux, le regard bute contre le rideau de flocons. On peut crier, la voix s'enfonce dans les capitons de poudreuse.

À mesure que je marche dans le soir au milieu de la rue sans voitures, je me retourne de temps à autres sur mes pas.

Ceux des derniers passants sont déjà recouverts et les miens vont disparaître aussi. J'en éprouve un vif soulagement."

 

Jean-Louis Jacquier-Roux, 15 octobre 2002

 

Je soupçonne Cottet-Emard de vouer un culte immodéré à Stendhal. Telle est ma première impression à la lecture du " Grand Variable" dont pourtant ni le contenu, ni la structure, ni même le ton n'ont un quelconque rapport avec l'auteur des "Souvenirs d'égotisme".

En cent vignettes au dessin net et précis, le poète dresse la cartographie de sa haute solitude et trace les frontières qui le retiennent prisonnier du monde. Nulle fausse piste, nul détour puisque les rêves d'évasion se brisent tous sur la fracassante réalité et que seule la lucidité permet d'en arrondir les angles. Le lecteur se souvient d'ailleurs que Cottet-Emard, sagement méfiant avait pris la précaution d'intituler l'un de ses précédents recueils, "Demi-songes". Observer, humer, goûter, prendre le temps deviennent alors des exercices salutaires accomplis en retrait mais pas "en dehors de"... malgré un penchant prononcé pour les figures convenues du renoncement social.

Lesté d'un pessimisme bien tempéré, le regard braqué sur la "galaxie humaine", l'écrivain tente d'en percer l'énigme. Orgueilleux projet que l'écriture -et elle seule- ne fait qu'ébaucher. Minuscule mais indispensable avancée effectuée avec le constant souci "d'être sec".

N'est-ce pas encore Stendhal qui écrivait dans son "Journal" en décembre 1801 (il n'avait pas vingt ans!) : "Presque tous les malheurs de la vie viennent des fausses idées que nous avons sur ce qui nous arrive. Connaître à fond les hommes, juger sainement des événements est donc un grand pas vers le bonheur." Sur ce chemin là, et je puis en témoigner, Cottet-Emard s'est mis en route de bonne heure.