POCHETTES

ORAGE-LAGUNE-EXPRESS

(textes sous emboîtage)

 

 

 

 

 

Parenthèse au café Dante

 

J'ai pris mon petit déjeuner dans les velours pourpres et les vieux cuivres du café Dante. Un rayon de soleil ricoche sur une façade Renaissance et tranche un gros bloc de pénombre. En jaillit un rideau de fumée et, derrière, un vieillard sec en costume noir qui rallume sans cesse un Toscane tout tordu. Il n'a que cela à faire et il prend tout son temps. Un autre éclat de soleil vient buter contre le verre d'eau fraîche qui accompagne la mousse de mon cappuccino. Les petits pains roulent dans leur corbeille comme des fruits d'or. J'allume un Rey del mundo, j'avale une grappa et je plonge, ébloui dans mon matin, glorieux d'errance et d'oisiveté.

Dans quelques instants, le café Dante s'éloignera dans le temps alors que je m'approcherai de la place aux herbes. Sur la piazza dei Signori, Dante perdra encore sa dignité, à deux pas du café qui porte son nom, chaque fois qu'un pigeon secouera sur le sommet de son crâne de pierre ses ailes pataudes en roulant son petit oeil féroce.

Je prendrai un soin tout particulier à me rappeler que le café Dante est de ces lieux où quelque chose d'extraordinaire a plus de chance de vous arriver qu'ailleurs. De toute façon, si rien ne se passe alors que vous y sirotez un verre de Frascati, c'est tout simplement parce que votre présence dans ses miroirs sera peut-être à elle seule un des épisodes décisifs de votre existence ou, du moins, de votre vie intérieure.

J'ai savouré là-bas chaque instant dans la conscience immédiate de ce que Vérone peut offrir : la capacité d'identifier le bonheur au moment où il survient et non après coup, c'est-à-dire souvent trop tard pour en jouir pleinement.

A cette époque, rien n'était vraiment décidé pour moi, ce qui me permettait de consacrer une grande partie de mon temps à ce genre de réflexions. Elles me donnaient en outre un regard absent que l'on prenait volontiers pour l'expression d'une profonde activité intellectuelle. En réalité, si l'on avait pu lire dans la vague et permanente rêverie qui me tenait lieu de philosophie, ma devise se serait inscrite en toutes lettres sur la première page blanche d'un livre toujours remis à plus tard :

"l'homme heureux mange, boit et fume, si possible à une terrasse de café."

 
Christian COTTET-EMARD
(L'ITALIE PROMISE, extrait, inédit.)
© Orage-Lagune-Express,1998
 
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Apparition dans le parc

 

 

Du parc ensanglanté des eaux feuillues

Décalquent les nervures d'une gorge ouverte.

 

Dans la bousculade d'une poussée d'églantines

Une jeune fille passe avec une démarche poétique.

 

Le rideau s'est levé :

Je posais nu sur la pointe des pieds

Et je crois que seul le bronze antique

M'a entendu paraître.

 

Des territoires verbaux hors de tout soupçon

Se perdaient dans les fosses-trappes

Recouvertes de lianes.

 

Mes malles se sont ouvertes

Délaçant des lignes exotiques.

 

 

Bernard DESON
(Anatomie du vol d'un épervier extrait)
© Orage-Lagune-Express
 
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Le congé du buveur

 

L'étoffe, à loisir, s'use au fil du vent entre le mur et l'arbre.Le chapeau de paille s'ouvre au soleil. Le café entrebâille la chambre. La table se dresse dans le ciel. Le jardin se risque au pied du mur. La nuit, vingt-cinq watts descendent en même temps que l'araignée du plafond, sur un journal d'avant-hier.Très loin, la vigne vierge empoigne une usine.

Christian Cottet-Emard
© Orage-Lagune-Express
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